
Lionel Walden, Les docks de Cardiff, 1894, Huile sur toile, 127 cm x 193 cm, Musée d’Orsay, Paris, France.
Source de l’image: https://www.musee-orsay.fr/fr/collections/catalogue-des-oeuvres/notice.html?nnumid=9178
La révolution industrielle, qui débuta en Angleterre au milieu du XVIIIe siècle, eut des répercussions considérables sur toute l’Europe au cours du XIXe siècle tant sur le plan social, politique, économique, environnemental, religieux, scientifique, etc. Ces différents contextes influencent évidemment les artistes de l’époque qui voient la nature du décor changer suite à l’apparition de nouvelles technologies. Les locomotives, gares, rails, usines, cheminées et bien sûr la fumée qui s’en dégage figurent de plus en plus dans les représentations de Turner, Whistler, Monet et bien d’autres qui passent un peu plus sous le radar. C’est notamment le cas de Lionel Walden qui démontre lui aussi, tout comme les peintres mentionnés ci-haut, une passion pour les bords de l’eau. Jonathan Ribner, dans un ouvrage collectif intitulé Turner, Whistler, Monet : Impressionist Visions se penche sur la question de la poétique de la pollution.
Ribner en vient à la conclusion que Whistler et Monet peignent deux contextes sanitaires différents c’est-à-dire, celui de l’Angleterre, Londres et la Tamise en opposition à celui de la France, Paris et la Seine. Ces deux contextes se révèlent pourtant à travers les mêmes paysages brumeux de la Tamise. L’auteur insiste tout au long du texte sur le fait que Londres est un cas bien à part. La capitale britannique est effectivement aux prises avec une population grandissante qui enchainent trois épidémies de choléra entre 1851 et 1854; ((Jonathan Ribner, « La poétique de la pollution», dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, p. 59-60.))la surutilisation de la Tamise à la fois comme principale source d’eau, comme égout et sans oublier comme voie commerciale est certainement à blâmer. Il est de même pour la façon de penser victorienne qui sera expliquée ultérieurement dans l’analyse. C’est sous cette influence anglaise que la ville de Cardiff connaît une expansion instantanée. La poétique de la pollution et l’influence de Whistler seront donc mis en relation avec Les docks de Cardiff de Lionel Walden (fig.1) dans l’objectif d’approfondir la compréhension de cette distinction du paysage industriel anglais.
Lionel Walden est né en 1861 dans l’État du Connecticut. Il débute rapidement ses études aux États-Unis avant de quitter pour Paris où il reçoit les enseignements de Carolus-Duran dont il retient une forme de réalisme. La France devient son pays d’adoption qu’il ne quitte qu’à quelques reprises pour l’Angleterre entre 1893 et 1897 et pour Hawaï vers 1911. Sa passion pour les bords de l’eau est une tendance qui se maintient tout au long de sa carrière et qui explique sans doute l’affirmation de son individualité :«Ni réaliste, ni impressionniste, et encore moins académique, l’œuvre de Walden, pleine d’une poésie puissante, panthéiste et tragique, s’apparente plutôt à un symbolisme très personnel et incassable». ((Jean-David Jumeau-Lafond, « La Vague Lionel Walden », dans Musée des beaux-arts de Quimper, En ligne. <http://www.mbaq.fr/fr/nos-collections/ecole-francaise-du-19e-siecle/lionel-walden-la-vague-487.html>. Consulté le 2 juin 2020.))
La composition de Les docks de Cardiff (fig.1) est formée de deux diagonales très dynamiques. Le regard du spectateur est d’abord dirigé par les rails qui dévient et finissent par se perdre dans trois pans de fumée occupant une grande place dans l’ensemble du tableau. Cette déviation d’une diagonale à l’autre témoigne du changement de cap radical que représente la révolution industrielle. Il est important de spécifier l’essor fulgurant que connaît Cardiff lors du XIXe siècle; cette ville-champignon du Pays de Galles est fortement anglicisée et devient rapidement un port d’exportation important en raison de l’extraction de houille.((Claude Moindrot, « Cardiff », dans Encyclocypaedia Universalis, En ligne. <https://www.universalis.fr/encyclopedie/cardiff/>. Consulté le 1 juin 2020.)) Les bouleversements que provoque l’industrialisation sont donc d’autant plus vrais dans le cas de Cardiff où le développement démographique et économique est passé d’un extrême à l’autre si soudainement. Les traits linéaires de la diagonale au premier plan semblent débuter dans la même optique de progrès de l’époque avant de bifurquer vers un ciel brumeux synonyme d’incertitude et de préoccupations environnementales dont il est question dans le texte de Ribner.

James Abbott McNeill Whistler, Nocturne in Black and Gold, the Falling Rocket, 1875, Huile sur panneau, 60.3 cm x 46.7 cm, Detroit Institute of art, Detroit, États-Unis.
Source de l’image: https://www.dia.org/art/collection/object/nocturne-black-and-gold-falling-rocket-64931
L’influence de Whistler est notable dans Les docks de Cardiff (fig.1) tant dans l’unité tonale que dans le choix de peindre l’obscurité du crépuscule. Walden est à la recherche de l’harmonie des couleurs qui semblent s’assombrir sous les effets de l’industrialisation. Il est vrai qu’elle suscite chez certains une vision plutôt pessimiste de toutes ces nouveautés, et ce, autant chez les Anglais que les Français. Ribner soutient que Whistler fait usage de l’obscurité et du brouillard pour métamorphoser le paysage tel que sa série de Nocturnes peut en témoigner. Nocturne in Black and Gold, the Falling Rocket (fig.2) représente des feux d’artifice dans un jardin au bord de la Tamise; son but est donc bien plus esthétique que celui à la fois réaliste et symbolique de Walden qui va droit au but en illustrant les avancées technologiques.

James Abbott McNeill Whistler, Wapping, 1860-1864, Huile sur toile, 72 cm x 101.8 cm, National Gallery of Art, Washington DC, États-Unis.
Source de l’image: https://www.nga.gov/collection/art-object-page.61254.html
Il est possible d’établir un lien entre l’esthétique de la série des Nocturnes de Whistler et de Les docks de Cardiff (fig.1) même si cette toile plonge directement dans le vif du sujet. En accordant toute cette place aux équipements techniques, Walden expose très clairement la réalité contrairement à Whistler qui mise davantage sur une esthétique qui lui est propre malgré sa conscience des enjeux de l’époque: « […] la gamme nuancée de tons de Whistler traduisait une tension aigüe entre la dureté de la réalité urbaine et la subtilité esthétique ». ((Jonathan Ribner, op. cit., p. 63.))Il est important de rappeler que l’artiste, avant de se lancer dans les Nocturnes, peint Wapping (fig.3) qui dénonce l’association des maladies au péché de la chair. En effet, les Victoriens utilisaient ces maladies, conséquences directes de la pollution anglaise inégalée, et la peur qu’elles engendraient dans la population pour consolider les valeurs chrétiennes. La prostituée et le marin à l’avant-plan ainsi que la Tamise dévastée par l’industrie à l’arrière-plan de Wapping (fig.3) dénoncent très clairement l’idée victorienne. ((Ibid., p. 60.))
En outre, Les docks de Cardiff (fig.1) sort très certainement du lot des autres œuvres de Walden qui est un peintre paysagiste, mais surtout un « peintre de la mer ».((Jean-David Jumeau-Lafond, « La Vague Lionel Walden », dans Musée des beaux-arts de Quimper, En ligne. <http://www.mbaq.fr/fr/nos-collections/ecole-francaise-du-19e-siecle/lionel-walden-la-vague-487.html>. Consulté le 2 juin 2020.)) Toutefois, il s’abstient de peindre l’estuaire de la Severn qui est sous-entendu dans le titre de l’œuvre et qui apparaît simplement à l’arrière-plan grâce aux mâts se dressant dans le ciel. Cette absence de l’eau et les teintes sombres du tableau traduisent une attitude critique face à ce monde en perpétuelle transformation. L’artiste met de l’avant les conséquences de l’homme sur celui-ci. L’homme est partout sans pourtant qu’il y ait une quelconque figure pour le représenter; le paysage est donc déshumanisé par l’homme lui-même à l’ère où la mécanisation de l’industrie gagne en importance. Dans le tableau, c’est la locomotive, les feux de signalisation et les rails qui occupent la majorité de l’espace. Une cheminée atteint tout juste la limite du cadre; ces proportions se veulent représentatives de la croissance du capitalisme de la nouvelle société industrielle.
Bref, Les docks de Cardiff (fig 1) rejoint la franchise de Wapping (fig.3) et quelques points esthétiques de Nocturne in Black and Gold, the Falling Rocket. (fig.2) La technique de Whistler qui tente de masquer la réalité par le brouillard londonien, cette fameuse alchimie du brouillard qu’il est possible d’associer à un certain déni de la part de l’artiste pourtant très conscient des enjeux de l’époque, ainsi que la vision plutôt sombre de Cardiff, surtout venant de la part d’un peintre comme Walden, qui n’hésite pas à user de couleurs éclatantes dans ses autres œuvres, confirment les propos de Ribner quant au contexte particulier de l’Angleterre et de la Tamise qui se reflète même dans une ville anglicisée. Peut-être est-ce même la raison pour laquelle Walden, reconnu pour ses paysages de la mer, a fait le choix délibéré d’omettre l’estuaire de la Severn de Les docks de Cardiff. (fig.1)
Bibliographie
LAFOND-JUMEAU, Jean-David, « La Vague Lionel Walden », dans Musée des beaux-arts de Quimper, En ligne. <http://www.mbaq.fr/fr/nos-collections/ecole-francaise-du-19e-siecle/lionel-walden-la-vague-487.html>. Consulté le 2 juin 2020.
MOINDROT, Claude, « Cardiff », dans Encyclocypaedia Universalis, En ligne. <https://www.universalis.fr/encyclopedie/cardiff/>. Consulté le 1 juin 2020.
PINOL, Jean-Luc, « La puissance industrielle britannique », dans L’histoire par l’image, 2016. En ligne. <https://histoire-image.org/fr/etudes/puissance-industrielle-britannique>. Consulté le 2 juin 2020.
RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, 51-63, 235-237.
L’analyse est très intéressante! J’ai tout d’abord aimé y découvrir un artiste que je ne connaissais pas, mais qui s’inscrit parfaitement dans le cadre du texte dont il est question.
En effet, les diagonales sont prédominantes, tant celles des chemins de fer que celles de la fumée, et nous rappellent la vitesse à laquelle les changements se produisaient à l’époque. J’aime beaucoup le parallèle que vous avez fait entre la déviation des diagonales et le changement de cap, après tout, cette période porte le nom de révolution industrielle. J’ajouterais que le train, en nous faisant face, donne l’impression de foncer dans notre direction à toute vitesse. Ceci peut être un reflet des sentiments de dangerosité et d’excitation ressentis simultanément par les gens face à toutes ces transformations.
Aussi, l’œuvre que vous avez choisie m’a rappelé « Pluie, vapeur et vitesse » de William Turner (1844), pour les diagonales, les thèmes du train et de la vitesse, ainsi que la vapeur qui se confond dans l’air et le brouillard ambiant. Bien que dans ce cas-ci, les éléments de la composition soient beaucoup moins définis et se perdent complètement dans cet amalgame nuageux, on sent néanmoins cette même force de l’industrialisation qui a foncé tête première dans le XIXe siècle.
En effet, très bon travail. Cependant j’aurais aimé y voir un peu plus d’emphase sur l’ambiance dégagée par la toile de Walden. En ce sens, c’est ce qui la rapproche le plus de la Nocturne de Whistler qui sont toute les deux des toiles assez sinistres qui peuvent être interprétés comme étant assez critique de l’ère industrielle. Le chemin de fer apparaît ici comme un véhicule lugubre émanant de la nuit en fumée et fonçant droit sur le public. Le style de Walden est cependant beaucoup plus réaliste que celui de Whistler et il représente généralement des paysages assez fidèlement malgré le voile de brouillard et l’absence de lumière, on distingue tout assez bien dans le détail même les mats des bateaux amarrés au port à l’arrière plan. J’aime beaucoup l’observation qu’il n’y a rien qui n’a pas été façonné par l’homme dans cette toile sans que toutefois l’humain ne soit représenté dans celui-ci. Tout cela contribue à l’ambiance déjà presque macabre de la scène.
Cette toile me fait penser à une autre également peinte par Lionel Walden et c’est « Train at Night » qu’il réalisa en 1890. Cette toile a elle aussi les diagonales du chemin de fer en avant plan et la mystérieuse locomotive qui sors d’un nuage de vapeur. Cependant, cette toile est un peu moins inquiétante puisqu’il y a un poste de gare allumé ainsi qu’un personnage qui apparaît sur la passerelle. La toile est plus lumineuse et ne se retrouve pas dans une zone portuaire, ce qui fait partie des habitudes de Walden. On peut dire que Walden pousse un peu plus la représentation de la locomotive dans « Les docks de Cardiff » où elle est moins en retrait et ne se cache plus derrière la vapeur qu’elle produit, comme pour illustrer un vitesse plus importante.