James Tissot : l’engouement pour la culture anglaise

Figure 1
Joseph Tissot, À la terrasse de la taverne Trafalgar, 1878, Huile sur toile, 28 x 37 cm, Collection privé.
Source de l’image : The Victorian Web < http://www.victorianweb.org/painting/tissot/paintings/17.html > ((The Victorian Web. En ligne< http://www.victorianweb.org/painting/tissot/paintings/17.html > Consulté le 29 mai 2020))

Né le 15 octobre 1836, Jacques-Joseph Tissot est un peintre français qui affectionne tout ce qui s’associe à la culture anglaise ((REEVE, Christopher, A Portrait by James Tissot, The Burlington Magazine, 1989, p 218)). Vers 1871, il commence à vivre à Londres et c’est à cette période qu’il est reconnu pour ses talents de portraitiste ((Ibid)). C’est dans son atelier de St. John’s Wood qu’il crée plusieurs œuvres du type londonien, dont À la terrasse de la taverne Trafalgar,conçue vers 1878. Cette œuvre, qui aujourd’hui fait partie d’une collection privée, s’apparente au l’estétique londonien. Ce type de peinture est souvent représenté par plusieurs peintres importants, soit Monet et Turner. Ce type de peinture illustre l’état environnemental de Londres au XIXe siècle, qui se trouvait à cette époque sous une couche de fumée au charbon. Le texte de Jonathan Ribner, Turner Whistler Monet : La poétique de la Pollution, fait référence à ce type de toile relatant la crise sanitaire et représente également comment elle a été perçue par certains peintres ((RIBNER, Jonathan, Turner Whistler Monet : La poétique de la Pollution,Paris, Katharine Lochnan, John House et Sylvie Patin, 2004, p. 51-63.)). 

Le texte de Jonathan Ribner, Turner Whistler Monet : La poétique de la Pollution,explique comment certains artistes du XIXe siècle ont reproduit en peinture l’état sanitaire et environnemental de Londres, qui était ensevelie sous une brume vaporeuse. L’auteur explique que ce phénomène atmosphérique a intrigué plusieurs touristes et peintres français, dont James Tissot. Ce peintre, fasciné par la culture britannique, conçoit certains tableaux qui ont pour sujet la classe aisée de Londres et la Tamise((SMITH, Jeanette, The ball on shipboard: James Tissot, JAMA, 2014)). C’est vers 1878 qu’il peignit À la terrasse de la taverne Trafalgar (fig.1). Cette œuvre est une huile sur toile et elle a une longueur de 37 cm pour une largeur de 28 cm. La distance nécessaire pour analyser ce tableau dans son intégralité est à une distance sociale, voire intime, pour analyser les petits détails, dont la manufacture se trouvant au centre droit de l’œuvre (fig.2) ((HALL, Edward T., La dimension cachée, Paris, Éditions du Seuil, 197, p 153)). Ce détail a son importance, car elle représente bien comment cette fumée faisait partie intégrante de la vie des Londoniens.

Figure 2

Au premier plan, le peintre reflète une scène de genre de la haute société londonienne sur une terrasse face à la Tamise. Tissot peint deux hommes à gauche et deux femmes à droite. Le personnage féminin vu de face est positionné au centre gauche et regarde le public, ce qui émet un dialogue avec ce dernier. L’espace, qui est délimité par le positionnement de ces personnages mondains, invite à une certaine intimité, détente et tranquillité ((Art + History.En ligne < https://artplushistory.com/tagged/terrace-at-trafalgar-tavern?fbclid=IwAR0d0XZGqc5AaWmNz57YK4Yr190q250PgHF2F7bPPbZMbN2DjqTjfSlCKbw > Consulté le 1 juin 2020)). Il est intéressant de constater la nonchalance des londoniens face à la gravité de la pollution atmosphérique. Cette brume vaporeuse se trouve directement devant les personnages, mais aucun ne porte le regard sur la fumée. Sous son pinceau, Tissot représente deux classes sociales distinctes. La classe aisée est peinte en bas à droite et la classe ouvrière est peinte au centre gauche de la toile, qui est figurée par les deux personnages de petites tailles sur le muret (fig.3). L’artiste français démontre un aperçu d’une journée quotidienne de l’élite londonienne.

Figure 3

La Tamise est peinte avec des couleurs verdâtres rompues et parfois rabattues, donnant l’impression d’une eau polluée. Ribner explique qu’à cette époque, la Tamise était surnommée « La Grande Puanteur », car elle recevait à la fois les déchets des manufactures et les eaux ménagères. Les traits de pinceau apparent contribuent au dynamisme de l’œuvre, particulièrement au niveau de l’eau, ce qui ajoute du mouvement au fleuve. Tissot représente une vue sur la Tamise de jour, car le soleil est au zénith. Par contre, il est difficile de cibler parfaitement le soleil, car celui-ci est obstrué par la combustion au charbon représentée par un camaïeu jaune sable en haut à droite de la toile. Tel que mentionné dans La poétique de la pollution, l’atmosphère générale de Londres est grisâtre et l’air pollué affecte la précision au troisième plan. Tissot traduit cette atmosphère cendrée avec des couleurs rompues au gris. Un contraste de couleur est observable ; la partie gauche du tableau est considérablement plus foncée, ce qui crée un contraste avec la couleur plus claire du ciel. La section éclairée du tableau attire le regard et nous transporte vers l’édifice, car le positionnement de celui-ci est presque central.

Créé en 1878, À la terrasse de la taverne Trafalgar est peinte dans la période où la pollution au charbon atteint son apogée. Ribner explique que la pollution au charbon atteint son point culminant vers 1890. Avec ses paysages industriels, cette capitale représentait un endroit fort intéressant pour les artistes français ((The Hammock. En ligne < https://thehammocknovel.wordpress.com/2019/07/15/on-holiday-with-james-tissot-and-kathleen-newton-in-1878-by-lucy-paquette-for-the-victorian-web/?fbclid=IwAR2fKG_n4dwjR1RXkgwmejMM6EMlLyqYKZKZAaovNRwahuxSDryWiEX1fgA > Consulté le 1 juin 2020)). Plusieurs bateaux sont identifiables dans le coin supérieur droit de la toile, montrant la forte économie maritime de Londres à cette époque. Cette œuvre de Jacques-Joseph Tissot crée un lien avec le texte de Jonathan Ribner, car on retrouve l’intérêt des artistes français envers la brume vaporeuse qui recouvre Londres à la même période.

En somme, la culture britannique est source d’inspiration pour de nombreux artistes français, entre autres à cause des effets atmosphérique que cause l’épaisse couche de fumée londonienne. Ce phénomène observable dans La poétique de la pollution par les créations de Monet, Turner et Whistler ainsi que dans l’œuvre À la terrasse de la taverne Trafalgar. C’est avec une fascination pour la culture anglaise que ces artistes illustrent la crise sanitaire et environnementale, des concepts qui sont relativement nouveaux au XIXe siècle. Il est intéressant de constater qu’environ un siècle plus tard, le sujet de la pollution est toujours d’actualité et fait partie des thèmes exploités dans le domaine artistique, dont Melting Glacier, conçue par Mary Ellen Croteau (fig.4) ((Ibid)) . Elle conçoit cette œuvre à partir d’objets recyclés, son objectif étant de dénoncer notre mode de consommation toujours problématique pour l’environnement.

Joëlle Dumais-Allard et Catherine Camiré

BIBLIOGRAPHIE

Art + History. En ligne <https://artplushistory.com/tagged/terrace-at-trafalgar-tavern?fbclid=IwAR0d0XZGqc5AaWmNz57YK4Yr190q250PgHF2F7bPPbZMbN2DjqTjfSlCKbw> Consulté le 1 juin 2020.

HALL, Edward T., La dimension cachée, Paris, Éditions du Seuil, 1971 253 p.

Mary Ellen Croteau. En ligne <  http://www.maryellencroteau.net/ > Consulté le 29 mai 2020.

REEVE, Christopher, A Portrait by James Tissot, The Burlington Magazine, 1989 p .219

RIBNER, Jonathan, Turner Whistler Monet : La poétique de la Pollution,Paris, Katharine Lochnan, John House et Sylvie Patin, 2004, p. 51-63.

SMITH, Jeanette, The ball on shipboard: James Tissot, JAMA, 2014

The Hammock. En ligne < https://thehammocknovel.wordpress.com/2019/07/15/on-holiday-with-james-tissot-and-kathleen-newton-in-1878-by-lucy-paquette-for-the-victorian-web/?fbclid=IwAR2fKG_n4dwjR1RXkgwmejMM6EMlLyqYKZKZAaovNRwahuxSDryWiEX1fgA > Consulté le 1 juin 2020.

The Victorian Web. En ligne< http://www.victorianweb.org/painting/tissot/paintings/17.html > Consulté le 29 mai 2020.

2 thoughts on “James Tissot : l’engouement pour la culture anglaise

  1. Normand Giguère

    D’abord, je trouve que vous avez fait un excellent choix de tableau pour illustrer la pollution atmosphérique qui pesait sur Londres et illustrer son impact dans ses représentations au XIXe siècle.

    Votre analyse formelle du tableau décrit bien l’oeuvre, faisant le lien avec la pollution atmosphérique et les couleurs et tonalités utilisées par l’artiste. La part de cette analyse portant sur la façon dont le peintre a représenté l’eau vous a permis également d’aborder une autre thématique en lien avec l’article de Ribner, la pollution de l’eau.

    Dès le premier coup d’oeil, j’ai été frappé par la présence de la cigarette dans ce tableau, chez deux des personnages principaux, un homme puis une femme. Cette présence pourrait être analysée avec notre regard d’aujourd’hui, en comparaison avec la perception de l’époque. Les cheminées industrielles au loin crachent leur abondante fumée noire dans l’air ambiant puis les cigarettes leur font écho, en libérant leur fumée toxique dans les poumons des fumeurs mondains nonchalants. Comme si la pollution ambiante ne suffisait pas à irriter leurs poumons. Cette scène montre comment l’industrialisation et sa pollution croissante avaient amené de nouvelles normalités chez les Londoniens tout comme chez d’autres citoyens urbains décrits dans le texte de Ribner, entourés par cette pollution. La cigarette renforce l’apparente insouciance de ces gens se prélassant à la terrasse, ce sous notre regard et nos connaissances d’aujourd’hui.

    Il faut toutefois souligner que Ribner mentionnait dans son texte que l’attitude des Anglais face à la pollution différait de celle des Français, ce qu’il expliquait par la différence culturelle religieuse, les amenant à aborder la nature différemment. Les Anglais se montraient plus préoccupés que les Français par la dégradation de la nature perçue comme l’altération humaine de l’oeuvre divine.

    Enfin je crois qu’il aurait été judicieux d’ajouter une brève mention sur le changement de prénom de l’artiste de Jacques-Joseph à James par soucis de précision.

  2. Julie Lachapelle

    Vous m’avez fait connaître une œuvre ainsi qu’un peintre par votre analyse. Elle a piqué ma curiosité dès mon premier regard. Parce qu’elle ne dépeint pas la lourdeur de la pollution à Londres au XIXe siècle décrit dans le texte de Ribner. Votre analyse m’a transporté dans le quotidien des Londoniens qui vivaient avec la pollution sans réellement la voir. Et ce même si la scène a été peinte à un moment où la pollution était à un point très fort. L’apport que vous faites sur les classes sociales dans le tableau est très intéressant. L’attention est mise sur la haute société. Il y a une inclusion dans le réalisme du quotidien ou les riches côtoient les pauvres. Ce qui nous permet de faire un parallèle avec la distanciation de la représentation de la pollution. Elle est présente, mais de manière subtile tout comme les deux personnages de petite taille sur le muret. Parce que même s’ils sont à l’arrière-plan, ils sont omniprésents. Votre travail m’a passionné.

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