Eugène Delacroix : Les Falaises d’Étretat.

Figure 1
Eugène Delacroix, Vue de la plage et des falaises d’Étretat, c.1849, aquarelle, sur traits à la mine de plomb, hauteur 15cm x largeur 19 cm, Musée Fabre, Montpellier, France.
Source: image:https://museefabre.montpellier3m.fr/COLLECTIONS/OEUVRE_EN_VEDETTE/ARCHIVES/Eugene_Delacroix_Vue_de_la_plage_et_des_falaises_d_Etretat

Définir Eugène Delacroix (1798-1863) à travers un seul courant artistique semble illusoire, tant l’artiste peintre cultive l’ambiguïté en ce qui concerne son appartenance et ses médiums d’expression. Sa production oscille entre son attachement au classicisme et la mouvance romantique, dont il se défend d’être le représentant((JOBERT, Barthélémy, « Journal, Eugène Delacroix – Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 mai 2020. URL : http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/journal-eugene-delacroix/)). Chez Eugène Delacroix, tout est contrasté, comme son ambition de plaire au public et sa volonté de se démarquer quant à la composition de ses œuvres((FOHR, Robert, « Delacroix (1798-1863)(exposition) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 mai 2020. URL : http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/delacroix-1798-1863-exposition/)). Son inclination pour l’écriture, le dessin et la littérature anglaise particulièrement, sont autant de facettes de sa personnalité((JOBERT, Barthélémy, « Delacroix Eugène – (1798-1863) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 mai2020. URL : http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/eugene-delacroix/)).C’est au cours de l’une de ses diverses participations au Salon de Paris, en 1824, qu’il découvrit avec émerveillement les peintres britanniques tels que John Constable et la facture de ses ciels ombragés. Son anglophilie avérée le conduira l’année suivante en Grande-Bretagne, où il s’adonnera au dessin de plein air et à l’appréhension de la technique de l’aquarelle((ibid.)).

L’exposition Dessiner en plein air, variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle, qui se déroula au Louvre à Paris, en 2017-2018, présenta certaines des œuvres d’Eugène Delacroix, ainsi que des effets personnels, liés à cette activité.

Le texte de Marie-Pierre Salé, Dessiner en plein air, entre « sur nature », souvenir et atelier, participe au catalogue de cet évènement. L’auteure s’attache à mettre en exergue la multiplicité du dessin de plein air et la divergence des attentes, que l’on soit artiste, architecte ou voyageur. L’éventail de ses dénominations, dessin sur motif, sur nature, selon nature, sur le vif, ainsi que les techniques et accessoires variés utilisés, traduisent l’ampleur de son exercice. Chaque mouvement ou style pictural se l’est approprié afin de proposer sa propre transcription de la nature et du paysage. Malgré des approches différentes, le texte souligne un caractère commun, à savoir, les liens confus qui se tissent entre le monde extérieur et l’atelier artistique, un « va et vient » entre ces deux sphères((SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air, entre « sur nature », souvenir et atelier », dans SALÉ, Marie-Pierre, Hélène, GROLLEMUND, « Dessiner en plein air, variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXsiècle », Paris, Éditions Liénart, 2017, p.10;14;19.)).

L’œuvre d’Eugène Delacroix, Vue sur la plage et les falaises d’Étretat, c.1849, (fig.1) vient souligner le lien étroit qui existait entre les carnets de note et de dessin que l’artiste utilisait lors de ses promenades, excursions ou voyages et le travail qu’il effectuait de retour dans son atelier.

Ce tableau de forme « moderne »((STOÏCHITA, Victor, L’instauration du tableau : Métapeinture à l’aube des temps modernes, Paris : Droz, 1993, p.54)) rectangulaire, horizontal, est une aquarelle sur traits à la mine de plomb, sur papier, de petit format, 15 cm x19 cm. La distance d’observation fluctue entre les distances mode personnel proche et lointain((HALL, Edward T., « La dimension cachée », Paris, Point, 1978, p.150-151.)). La gamme chromatique prédominante est de tonalité organique et végétale, dans les tons nuancés, de brun, vert, craie, bleu auxquelles semble faire écho le ciel et ses variations de gris((Musée Fabre, Montpellier, « Collections », consulté le 20 mai 2020, https://museefabre.montpellier3m.fr/index.php/COLLECTIONS/OEUVRE_EN_VEDETTE/ARCHIVES/Eugene_Delacroix_Vue_de_la_plage_et_des_falaises_d_Etretat)). 

La composition de l’œuvre associe les étagements de plans et la perspective atmosphérique. Un certain rythme, une fréquence, s’établit entre les différents éléments, les lignes verticales constituées par les falaises se reflètent par un jeu d’ombre sur le sable, tandis que les ondes de la mer viennent elles aussi finir leur course sur le sable, en laissant leur empreinte sur celui-ci.

Le spectateur est invité à pénétrer dans cet espace par un accès que délimite la falaise et les petits tas de sable du premier plan. Ils tracent comme un passage initiatique vers la plage, la mer et l’horizon.

Le détail géologique, voire topographique, prévaut et paraît absorber totalement les deux silhouettes humaines et celle de la barque.

Au XIXe siècle, le livre d’esquisses devient carnet de poche et sa manufacture mécanique offre une gamme diversifiée de formats, de texture et de qualité. Son essor s’harmonise avec l’aspiration des artistes à sortir de leur atelier((SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air, entre « sur nature », souvenir et atelier »,op.cit.p. 17)). Eugène Delacroix l’adopte très rapidement et cet instrument devient son compagnon de villégiature. Dès 1825, celui-ci l’accompagne lors de son voyage en Angleterre (fig. 2), il lui permet de capturer sur le motif les variations de lumière et de saisir ses effets sur le paysage et le ciel anglais. Le dessin de plein air et le paysage libèrent l’expression individuelle, la sensibilité de l’artiste comme une introspection((notes de cours)).

Figure 2
Eugène Delacroix, d’Angleterre : vues de Londres, de la Tamise, de Greenwich, études d’après les frises du Parthénon, 1825
Graphite sur papier
H. 12 x L. 19,5 cm
Source:http://musee-delacroix.fr/fr/collections/nouvelles-acquisitions/deux-albums-d-angleterre

Le plus célèbre d’entre eux est le Carnet de voyage au Maroc de 1832. Eugène Delacroix se joint à la délégation diplomatique du duc de Mornay. Dans ce document sont consignés de nombreux dessins, esquisses, annotations et gamme de couleurs. Le paysage n’est pas le seul protagoniste, l’artiste saisit également sur le vif des figures humaines (fig.3), détail de costumes, scène de genre. Le carnet devient un outil anthropologique, de découvertes, de témoignages de traditions et coutumes locales((FEDINI, Cerise, « Les carnets de voyage au Maroc d’Eugène Delacroix en 1832 : vers l’expression artistique à l’épreuve du réel interprété en images et en écrits », Mémoire de master 2 professionnel, Lyon, Université Lumière Lyon 2, 2016, p.31-32.)). Ici, le carnet acquiert un autre statut, le dessin cohabite avec l’écriture (fig. 4), Eugène Delacroix note ses impressions, les sentiments éprouvés, les détails qui viendraient l’aider à compléter son tableau de retour à son atelier ou dans le cas présent au bivouac.

Figure 3
Eugène Delacroix, Tête de jeune femme, de face, la chevelure à demi-couverte d’un bonnet, avec des boucles d’oreille ; en bas, une autre personne en buste, de même ; en haut, femme coiffée d’un foulard quadrillé, de trois-quarts arrière.
Album de voyage (Espagne, Maroc, Algérie, janvier-juin 1832)
Source: http://www.musee-conde.fr
Figure 4
Eugène Delacroix, Cavaliers arabes,
( notes manuscrites de Eugène Delacroix, Carnet de voyage au Maroc, 1832)
Source: Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

Cette collection de croquis, d’esquisses et annotation élaborée lors de ce voyage au Maroc va accompagner l’œuvre de l’artiste jusqu’à sa mort. Nombreux tableaux à l’huile, seront réalisés à partir de cette véracité tangible, qui se transcrit par une iconographie spécifique. Nous ne sommes plus dans un orientalisme imaginaire et fantasmé, mais dans un orientalisme vécu, avide de détails, de couleurs, d’atmosphère((FEDINI, Cerise,op.cit.p.52))( fig.5).

Figure 5
Eugène Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement, Salon de 1834
Huile sur toile
H. : 1,80 m. ; L. : 2,29 m.
Source:https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/femmes-dalger-dans-leur-appartement

L’omniprésence du carnet de poche chez Eugène Delacroix est notable. Lors de son séjour aux Eaux-Bonnes dans les Pyrénées – Atlantiques, en 1845, il élaborera un autre carnet, dit des Pyrénées, dans lequel l’artiste reporte ses études de paysage et de la nature environnante. Classé patrimoine national en 2003, il rassemble, selon Marie-Pierre Sale les plus beaux paysages de l’artiste((SALÉ, Marie-Pierre, Carnet des Pyrénées, 1845, Paris, Éditions du Louvre, 2016, 224 p.)).

Bien que l’écriture et le carnet de poche jalonnent la vie d’Eugène Delacroix et son œuvre, l’artiste sème de nouveau le trouble, lorsqu’il attribue au travail de mémoire tout le mérite d’une réalisation. Selon lui, ce travail de souvenir permet d’épurer le sujet, en éliminant le côté pittoresque, les détails superflus, l’œuvre acquiert ainsi son essence même. Charles Baudelaire le rejoint dans cette analyse, en opposant « l’image inscrite dans le cerveau » et celle d’après nature, en qualifiant de « vrais dessinateurs »((SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air, entre « sur nature », souvenir et atelier »,op.cit.p. 21)) ceux qui ont recours à la première. Cette approche soulève la question de la subjectivité quant à la représentation du paysage et la démarche que souhaite adopter l’artiste.

BIBLIOGRAPHIE

FEDINI, Cerise, « Les carnets de voyage au Maroc d’Eugène Delacroix en 1832 : vers l’expression artistique à l’épreuve du réel interprété en images et en écrits », Mémoire de master 2 professionnel, Lyon, Université Lumière Lyon 2, 2016, 93 p.

FOHR, Robert, « Delacroix (1798-1863)(exposition) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 mai 2020. URL : http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/delacroix-1798-1863-exposition/

HALL, Edward T., « La dimension cachée », Paris, Point, 1978, p.150-151.

JOBERT, Barthélémy, « Journal, Eugène Delacroix – Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 mai 2020. URL : http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/journal-eugene-delacroix/

JOBERT, Barthélémy, « Delacroix Eugène – (1798-1863) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 mai2020. URL : http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/eugene-delacroix/

Musée Fabre, Montpellier, « Collections », consulté le 20 mai 2020, https://museefabre.montpellier3m.fr/index.php/COLLECTIONS/OEUVRE_EN_VEDETTE/ARCHIVES/Eugene_Delacroix_Vue_de_la_plage_et_des_falaises_d_Etretat

SALÉ, Marie-Pierre, Carnet des Pyrénées, 1845, Paris, Éditions du Louvre, 2016, 224 p.

SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air, entre « sur nature », souvenir et atelier », dans SALÉ, Marie-Pierre, Hélène, GROLLEMUND,  Dessiner en plein air, variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXsiècle , Paris, Éditions Liénart, 2017, p.9-26.

STOÏCHITA, Victor, L’instauration du tableau : Métapeinture à l’aube des temps modernes, Paris : Droz, 1993, 388 p.

One thought on “Eugène Delacroix : Les Falaises d’Étretat.

  1. Marie-Catherine Ross

    Je trouve très intéressant le choix d’œuvre, qui se trouve à représenter les traces et l’élaboration du travail de l’artiste. La sélection d’un croquis pour l’analyse vous a permis de démontrer efficacement l’influence anglaise se transcrivant par le médium d’aquarelle et la pratique du dessin rapide en plein-air. L’étude de l’environnement sert comme base d’inspiration à la réalisation d’un travail plus traditionnel d’huile sur toile en atelier. Je trouve que ce vas et viens entre les deux milieux, comme vous le décrivez dans l’analyse, est clairement expliqué et que les images à l’appui le transcrivent. La combinaison de la figure 3 à la figure 5 montre justement les coloris et les motifs des accoutrements féminins observés en voyage, dont le style est repris dans Femme d’Alger dans leur appartement.

    Delacroix se servait des aquarelles de ses carnets de voyage comme une référence à l’élaboration de nouvelles créations. Savez-vous si Delacroix ou d’autres artistes français ont aussi utilisé l’aquarelle à des fins de réalisations artistiques plus élaborées? Les exemples anglais sur lesquels ceux-ci se sont basés devaient forcément être plus que des croquis? C’est une peinture qui certes permet de travailler vite, mais qui possède à la fois la capacité de rendre finement les détails. Ceci est un simple questionnement puisque nous n’avons pas aborder le sujet dans les cours!

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