Souvenir sur le vif

Pièce d’un carnet de voyage en Angleterre,
cette aquarelle de Delacroix oscille entre
l’étude en plein air et le souvenir vaporeux
d’une brève contemplation.

Par Cécile Caron et Marie-Ève Lavoie

ill. I – Eugène Delacroix, Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich, 1825, Aquarelle sur papier, 14,3 cm x 23,5 cm, Paris, Musée du Louvre – source de l’image : GROLLEMUND, Hélène, « Album d’Angleterre : Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich », dans Louvre. En ligne. < Lien >. Consulté le 28 mai 2020.

INTRODUCTION 

Eugène Delacroix (1798-1863), peintre français bien connu pour certains de ses tableaux représentant des événements contemporains (pensons entre autres à Scènes des massacres de Scio, 1824), tenait aussi plusieurs carnets de croquis, aquarelles et notes durant ses voyages. Dans son texte de préface pour un catalogue d’exposition sur le dessin en plein air((Le Louvre, « Dessiner en plein air : Variations du dessin sur nature dans la première moitié du 19e siècle », dans Expositions, 2017-2018. En ligne. < http://www.louvre.fr/expositions/dessiner-en-plein-airvariations-du-dessin-sur-nature-dans-la-premiere-moitie-du-19e-siec >. Consulté le 15 mai 2020.)), Dessiner en plein air : Entre « sur nature », souvenir et atelier((Marie-Pierre Salé, « Dessiner en plein air. Entre ‘sur nature’, souvenir et atelier », dans Dessiner en plein air. Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle (catalogue d’exposition), Paris, Louvre/Lienart, 2017, p. 18.)), Marie-Pierre Salé soutient l’importance du dessin sur le motif pour les artistes du XIXe siècle. L’auteure y retrace l’évolution de différentes facettes du dessin en plein air ainsi que les formes et usages du carnet de croquis et l’apparition de l’aquarelle. L’oeuvre choisie est une aquarelle de Delacroix faisant partie d’un ensemble de six vues réalisées en 1825 lors d’un voyage de l’artiste en Angleterre((Hélène Grollemund, « Album d’Angleterre : Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich », dans Louvre. En ligne. < http://www.louvre.fr/oeuvre-notices/album-d-angleterre-vue-de-la-campagne-anglaise-avec-la-tamise-et-le-college-de-greenw >. Consulté le 28 mai 2020.)). Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich (ill. I) se retrouve dans un carnet de croquis de l’artiste actuellement conservé au Musée du Louvre dans le département des arts graphiques du XIXe siècle. Cette aquarelle s’arrime tout particulièrement au texte de Salé, par la présence de celle-ci dans un carnet de voyage de l’artiste qui laisse supposer que ce dernier ait immortalisé ce paysage directement sur le motif, en plein air. Toutefois, nous verrons également que la possibilité d’un travail réalisé d’après mémoire remet en question « l’authenticité » du croquis saisi sur le vif.

ANALYSE FORMELLE 

L’aquarelle de Delacroix est une vue horizontale de format rectangulaire. Il s’agit d’un paysage de campagne, comme l’indique son titre, comprenant un bosquet d’arbre à l’avant-plan, un cours d’eau (la Tamise) au plan médian et des bâtiments (le collège de Greenwich) à l’arrière-plan. La perspective est atmosphérique: les éléments lointains tels que les bâtiments sont constitués de simples lavis de tons gris et bleutés, tandis que la végétation à l’avant-plan est plus précise et sa coloration est plus saturée. Toutefois, notons que de manière générale, les éléments de la composition ne sont pas particulièrement détaillés. La palette de couleur, froide, se décline en coups de pinceau visibles qui suggèrent les éléments plutôt que de les décrire avec précision.

CONTEXTE DE CRÉATION

En 1824, Eugène Delacroix voyage en Angleterre comme plusieurs de ses contemporains. L’anglophilie((« Anglophilie » dans Le Grand Robert de la langue française. En ligne. Page consultée le 2 juin 2020. https://grandrobert.lerobert.com/robert.asp)) (soit cette fascination pour la culture anglaise) qui touche tous les domaines de production artistique, permet certains échanges entre la France et l’Angleterre. Salé soutient que l’utilisation de l’aquarelle (particulièrement propice au travail à l’extérieur, par son format pratique) est le fruit de ces échanges, car sa pratique était très répandue en Angleterre, tant chez les amateurs que les artistes professionnels((Marie-Pierre Salé, op. cit., p. 25.)). Delacroix aurait connu cette influence, notamment par la présence d’aquarellistes britanniques à Paris dans les années 1820((Douglas Cooper. « Delacroix et l’Angleterre – Atelier Delacroix, Paris », The Burlington Magazine, vol. 90, n 546, septembre 1948, p. 268.)). Ce lien justifie le choix de la Vue de Delacroix comme symbole de ces échanges et comme instantané de la pratique de la peinture en plein air au XIXe siècle.

ill. II – Carnet de Delacroix utilisé en France en 1828-1829. Modèle courant aux pages horizontales. – source de l’image : The Metropolitan Museum of Art, Eugène Delacroix : Sketchbook with views of Tours, France and its environs 1828-1829. En ligne. < Lien >. Consulté le 28 mai 2020.

SAISIR LA SCÈNE

En effet, dans son texte, Marie-Pierre Salé aborde l’immense variété des pratiques du dessin en plein air. D’abord, l’aquarelle permet de varier rapidement les tons ainsi que l’application de grands lavis de couleurs. Puisque l’oeuvre ne semble pas comporter de traits de crayon d’une esquisse préparatoire (ill. III), que la palette de couleurs est limitée et qu’il y a peu de détails, on peut supposer qu’elle fut entièrement réalisée à l’extérieur. Selon Salé, il s’agirait de l’influence anglaise sur Delacroix((Marie-Pierre Salé, op. cit., p. 25.)). Ensuite, Salé soutient que les carnets de croquis était de plus en plus répandus chez les artistes, car peu coûteux et faciles d’accès((Marie-Pierre Salé, op. cit., p. 18.)). Celui de Delacroix semble correspondre au modèle le plus courant de l’époque (ill. II), par son format à l’horizontale, idéal pour le paysage((Marie-Pierre Salé, op. cit., p. 18.)). Enfin, l’effet vif et inachevé de la Vue de Delacroix s’arrime tout à fait à ce caractère spontané associé au travail en plein air, toujours selon Salé: « La rapidité est aussi nécessaire pour dessiner sur le vif et saisir le mouvement des corps dans l’instant ((Ibid., p. 19.))» . Ainsi, le paysage ne pose pas comme un modèle en atelier; il est sujet à des variations atmosphériques qui influent sur la lumière, la couleur et même la composition. Dans la Vue de Delacroix, il y a présence de figures humaines, mais les personnages ne sont pas les seuls susceptibles de bouger; le vent active les arbres et bosquets, le cours d’eau ne stagne pas, le soleil offre une palette de couleurs changeantes et déplace les ombres portées.

ill. III – Esquisse très sommaire d’un paysage de Delacroix en France vers 1828. – source de l’image : The Metropolitan Museum of Art, Eugène Delacroix : Sketchbook with views of Tours, France and its environs 1828-1829. En ligne. < Lien >. Consulté le 28 mai 2020.

SOUVENIR DE LA SCÈNE

Il est toutefois possible que le caractère assez sommaire de cette aquarelle de Delacroix soit le résultat d’un dessin a posteriori. Selon Marie-Pierre Salé, il était courant pour les artistes de dessiner une scène d’après mémoire afin de se distancer de la surabondance de détails((Ibid., p. 21.)). Delacroix aurait donc peint ce paysage d’après le souvenir qu’il en aurait gardé, ce qui, toujours selon Salé, n’était pas inhabituel pour l’artiste, chez qui on retrouva un dessin annoté « fait le lendemain ((Ibid., p. 21.))». D’ailleurs, Delacroix écrira dans son journal en 1854 que « le paysage qu’il [lui] faut n’est pas le paysage absolument vrai ((Eugène Delacroix, Journal de Eugène Delacroix, Paris, Librairie Plon, 1893, vol. II, 1850-1854, p. 477. Récupéré de < http://www.gutenberg.org/files/54421/54421-h/54421-h.htm >. Consulté le 28 mai 2020.))», car la meilleure façon d’émouvoir le spectateur est de lui présenter « la nature par souvenir » à travers le tableau((Ibid., p. 477.)). L’idée de la peinture d’après mémoire remet en doute la possibilité d’une scène saisie sur nature. Au-delà du souvenir, le carnet nous en apprend aussi énormément sur son auteur, ainsi que le suggère Bouffier. En parlant d’une autre série d’aquarelles effectuée lors d’un voyage de Delacroix à Tours, il explique que les carnets, par la versatilité de leurs usages, nous montrent non seulement les méthodes de travail de l’artiste, mais aussi son processus de création lors de la représentation de la nature((Jacques Olivier Bouffier, « The Tours Sketchbook of Eugène Delacroix », Metropolitan Museum Journal, vol.  29, 1994, p. 139.)). Cette Vue de Delacroix, en plus d’exemplifier les pratiques de l’aquarelle en plein air selon Salé, nous donne accès à l’esprit de l’artiste. 

CONCLUSION

La Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich, d’Eugène Delacroix, donne un aperçu des techniques utilisées pour la peinture et le dessin en plein air au XIXe siècle, telles que décrites par Marie-Pierre Salé. L’aquarelle nous permet également de comprendre la conception du paysage par l’artiste, qui sur le vif ou de mémoire, synthétise le paysage « réel », et ce malgré l’absence du reste du carnet de voyage. Évidemment, cet aspect est confirmé par les journaux assez denses de Delacroix. Pour compléter la réflexion, il serait judicieux de comparer l’aquarelle au reste de ses croquis d’Angleterre, comme un tout. 

BIBLIOGRAPHIE

BOUFFIER, Jacques Olivier, « The Tours Sketchbook of Eugène Delacroix », Metropolitan Museum Journal, vol.  29, 1994, p. 135-150. 

COOPER, Douglas. « Delacroix et l’Angleterre – Atelier Delacroix, Paris », The Burlington Magazine, vol. 90, n 546, septembre 1948, p. 268-269.

DELACROIX, Eugène, Journal de Eugène Delacroix, préface de Paul Flat, Paris, Librairie Plon, 1893, vol. I, 1823-1850, 452 p. En ligne. < http://www.gutenberg.org/files/54020/54020-h/54020-h.htm >. Consulté le 28 mai 2020.

DELACROIX, Eugène, Journal de Eugène Delacroix, Paris, Librairie Plon, 1893, vol. II, 1850-1854, 496 p. En ligne. < http://www.gutenberg.org/files/54421/54421-h/54421-h.htm >. Consulté le 28 mai 2020.

GROLLEMUND, Hélène, « Album d’Angleterre : Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich », dans Louvre. En ligne. < http://www.louvre.fr/oeuvre-notices/album-d-angleterre-vue-de-la-campagne-anglaise-avec-la-tamise-et-le-college-de-greenw >. Consulté le 28 mai 2020.

SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air. Entre ‘sur nature’, souvenir et atelier », dans Dessiner en plein air. Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle (catalogue d’exposition), Paris, Louvre/Lienart, 2017, p. 9-26.

Le Louvre, « Dessiner en plein air : Variations du dessin sur nature dans la première moitié du 19e siècle », dans Expositions, 2017-2018. En ligne. < http://www.louvre.fr/expositions/dessiner-en-plein-airvariations-du-dessin-sur-nature-dans-la-premiere-moitie-du-19e-siec >. Consulté le 15 mai 2020.

 « Anglophilie », dans Le Grand Robert de la langue française. En ligne. < https://grandrobert.lerobert.com/robert.asp >. Consulté le 28 mai 2020.

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