Nocturne bleu et or de Whistler, une nuit lumineuse.

Connu pour ses « Nocturnes » James Abbott McNeill Whistler (1834-1903 ) nous propose des scènes de nuit, d’une Tamise soit calme, soit inquiétante ou encore festive. Cette analyse de l’oeuvre Nocturne : Bleu et or – Vieux pont Battersea (c.1872–5), (Figure 1) permet de faire le lien entre le texte de Ribner et Lochnan   Turner Whistler et Monet , La poétique de la pollution, cette oeuvre et la problématique de la pollution et ses répercutions en art au XIXe siècle. Grâce à l’analyse du tableau Nocturne : Bleu et or – Vieux pont Battersea de Whistler et l’ajout d’autres oeuvres de celui-ci et de Monet, nous montrerons quels sont les enjeux et les témoignages que ces oeuvres mettent en évidence.

En 1856, Whistler part à Paris et rentre dans l’atelier du peintre académique C.Gleyr. En 1858 il fait la connaissance de Courbet, et s’installe à Londres en 1859, où il commence à peindre la Tamise. Il choisit de s’établir à Chelsea, comme Turner. Ses fenêtres donnent sur la Tamise, face à la rive de Battersea. Whistler était inspiré par les tendances décoratives et japonisantes. Sa vision poétique, détournée du réel fera place à son style personnel empli de symbolisme et d’impressionnisme. Les titres de ses tableaux sont inspirés du terme musical « nocturne » qui nomme une musique de nuit et qui a été suggéré à Whistler par son client F.Lilapd. « Whistler pensait que cela permettrait de détourner l’attention du spectateur du contexte temporel et topographique spécifique ». «En utilisant le terme nocturne, j’insiste sur l’universalité d’une image arrachée à un lieu ou un événement particulier», a écrit Whistler. « Le mot nocturne définit la primauté de la ligne, de la couleur et de la forme sur le contenu éventuel de l’œuvre ». Il introduit une dimension synésthésique.((Citation de Whistler, Sources, James McNeill Whistler, Dorment et MacDonald, p.122. Site internet, Tate Muséum Londres , https://www.tate.org.uk/art/artworks/whistler-nocturne-blue-and-silver-chelsea-t01571))

Ces atmosphères lunaires, de brouillard, mélangés aux paysages industrialisés et pollués, ont fait de son oeuvre une série de tableaux nuancés, feutrés et singuliers. L’analyse de Nocturne bleu et or permet de découvrir  et de comprendre ce paysage industriel qu’offre la Tamise, la nuit. Ce tableau  fait écho au texte de Ribner qui explique le lien entre la pollution, la production artistique, l’utilisation et la transposition qu’en font les artistes. 

Ce tableau a un double titre : « Nocturne en bleu et or » partie poétique et « Le vieux pont de Battersea » la partie réaliste. Il présente comme motif central le Battersea Bridge, avec l’église de Chelsea et les lumières du nouveau pont Albert, visibles au loin :  des mats de grands navires à quai, des docks, un feu d’artifice et une fusée qui monte et une autre tombe en étincelles, la silhouette d’un homme sur une barque et la Tamise. Le tableau donne un angle de vue où le spectateur est comme assis dans un bateau. Whistler a transmis l’atmosphère de silence grâce aux couleurs et à la lumière : un dégradé de bleu/vert, un dégradé de gris estompé, qui sont illuminés par les taches or des lumières électriques et du feu d’artifice.  L’atmosphère est brumeuse, la profondeur est rendue par une représentation de plus en plus floue, les contours s’estompent et disparaissent à droite du tableau. Ce cadrage montre  le gros plan d’un pilier et montre une vue en contre-plongée, qui le fait paraître immense. Il coupe l’horizon et met à distance la ville en train de se moderniser. Deux espaces sont présentés; l’air et l’eau et le sol semble inexistant. Sa peinture, extrêmement liquide, est appliquée en couches très fines et la texture de la toile apparaît en filigrane. L’esthétique de ce tableau est très proche de celle des poètes symbolistes.

Cette oeuvre crée le lien avec le texte de Ribner, qui met en exergue cette problématique de la pollution face à la production artistique, et nous explique que l’industrialisation est néfaste pour les populations. Whistler, Turner ou Monet nous proposent des vues, des prémices de l’anthropocène. Les artistes subliment et proposent un visuel poétique de ce smog dangereux. Les liens entre le texte et les tableaux montrent l’incidence de ces changements perceptibles visuellement par les artistes. Le brouillard devient un élément à part entière comme un objet ou une personne. Dans son texte, il dit Les français voyaient Londres dans l’obscurité perpétuelle, « une sorte de Venise enfumée » ((Sources, RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution, dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / TateBritain, 2004, 51-63, 235-237. »)) (p.54). Un Londres qui a permis à Monet lors de son exil, de travailler et peindre différentes variations d’un même endroit sous le brouillard londonien (Figure 2 ). Ses peintures sont devenues une forme de recherche du perceptible, de l’impression et du ressenti, tout cela embelli par ces palettes de couleurs lumineuses. Le tableau Pont de Charing Cross (jour couvert), est un bon exemple de recherches picturales des effets du brouillard le jour. 

Figure 2
Pont de Charing Cross (jour couvert), 1900, Huile sur toile, 60,6 x 91,5 cm ,
https://collections.mfa.org/objects/34284/charing-cross-bridge-overcast-day-1900?ctx=a424da92-54eb-4172-9082-c75db191ec25&idx=7

Whistler quand à lui, préfère la nuit. Elle lui propose un champ de travail nocturne où les effets de la modernité deviennent des inspirations et des témoignages d’un passé en train de disparaitre, comme le pont de Battersea qui fut le dernier pont en bois à être détruit. Nocturnes en noir et or, la fusée qui retombe, (Figure 3 ) est une oeuvre qui témoigne une fois de plus de l’obscurité inquiétante des bords de la Tamise, tout en proposant une dialectique festive grâce aux feux d’artifices lumineux. Les effets du smog sont encore présents.

Figure 3
Whistler, Nocturnes en noir et or, la fusée qui retombe, 1874, huile sur toile, 60,3 x 46,6 cm, The Detroit Institute of Arts.
https://www.dia.org/art/collection/object/nocturne-black-and-gold-falling-rocket-64931

Dans son texte Ribner parle aussi de Venise prise sous le joug de l’industrialisation. « Londres et Venise répondaient à des paysages de bord de l’eau en transformation et en délabrement » ((Sources, RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution, dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / TateBritain, 2004, pp, 51-63, 235-237. »))(p60). Whistler et Monet ont tous deux peint Venise, ses canaux et ses monuments sous l’effet d’un brouillard industriel. Ils ont tous les deux mis en peinture l’observation de cette enveloppe nuisible. Par exemple, avec les oeuvres de Whistler, Nocturne en bleu et argent, la lagune et Venise, (figure 4) et Saint-Georges-Majeur au crépuscule, (Figure 5) de Monet, nous pouvons constater que la pollution visuelle est présente et qu’elle est dominante dans la représentation du paysage. 

Figure 4
Whistler, Nocturne en bleu et argent, la lagune, Venise, 1879–80, Huile sur toile
50,16 x 65,4 cm Boston Museum of Fine Art,
https://collections.mfa.org/objects/32837/nocturne-in-blue-and-silver-the-lagoon-venice?ctx=a2046094-a211-4a81-935a-547b6657d9ac&idx=12
Figure 5
Monet, Saint-Georges-Majeur au crépuscule,1908, Huile sur toile, 65,2 cm x 92,4 cm, Musée national de Cardiff, https://museum.wales/collections/online/object/8a1e055e-3ab2-38ba-9f30-bb61ac94c5cc/San-Giorgio-Maggiore-Twilight/?field0=string&value0=monet&field1=with_images&value1=1&index=7

La nature urbaine peut être peinte comme un paysage naturel toute en poésie ou comme un paysage urbain avec tout sa complexité industrielle, architecturale et écologique. Whistler et Monet ont opté pour peindre ces effets et les ennoblir en les rendant « beaux ». Les enjeux de la modernité, et de l’industrialisation des villes au XIXème siècle, ont changé le paysage urbain et sa façon d’y vivre. Les artistes ont témoigné à leur façon de cette révolution. 

BiBILOGRAPHIE

DAGEN, Philippe, et HAMON Françoise, Époque contemporaine XIX-XXéme siècles, Histoire de l’Art Flammarion, Paris, 1995, pp 85-109-137-161-172, 625 p.

GRABER, Corinne, et Guillou, Les impressionnistes, France Loisir, 1990, -69, 237 p.

RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / TateBritain, 2004, 51-63, 235-237. 

Tate Museum, Nocturne : Bleu et or – Vieux pont Battersea, Tate Museum, En ligne, https://www.tate.org.uk/art/artworks/whistler-nocturne-blue-and-gold-old-battersea-bridge-n01959, >. Consulté le 15 mai

Museum of Fine arts Boston, Pont de Charing Cross (jour couvert), et Nocturne en bleu et argent, la lagune, Venise, Museum of Fine arts Boston, En ligne, https://collections.mfa.org/objects/34284/charing-cross-bridge-overcast-day-1900?ctx=a424da92-54eb-4172-9082-c75db191ec25&idx=7 >. Consulté le 15 mai

The Detroit Institute of Arts, Nocturnes en noir et or, la fusée qui retombe, The Detroit Institute of Arts, En ligne, https://www.dia.org/art/collection/object/nocturne-black-and-gold-falling-rocket-64931 >. Consulté le 15 mai

Musée National de Cardiff, Saint-Georges-Majeur au crépuscule,Musée National de Cardiff, En ligne < https://museum.wales/collections/online/object/8a1e055e-3ab2-38ba-9f30-bb61ac94c5cc/San-Giorgio-Maggiore-Twilight/?field0=string&value0=monet&field1=with_images&value1=1&index=7>. Consulté le 15 mai

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