Brouillards de guerre en temps de paix.

Cham (Amédée de Noé), Interrompu par les brouillards de l'avenir, Lithographie, Journal : Le Charivari, trente-sixième année, lundi 22 et mardi 23 avril 1867
Figure 1
Cham (Amédée de Noé), Interrompu par les brouillards de l’avenir, Lithographie, 24,3 cm x 21,4 cm Journal : Le Charivari, trente-sixième année, lundi 22 et mardi 23 avril 1867, p.58, photo personnelle d’après le document original, collection particulière, Montréal.
Il est aussi possible de trouver l’œuvre ici et .

Cette caricature intitulée Interrompu par les brouillards de l’avenir (Fig.1-4), publiée dans le journal Le Charivari, présente une scène de bataille visible seulement d’un côté, l’autre moitié du tableau étant masquée sous un brouillard, devenant ainsi une zone blanche, dénudée d’imageries reconnaissables. Les quatre personnages devant le tableau représenté dans la caricature admirent bouches bées la manœuvre de l’infanterie française et de leur officier à cheval en train de charger un ennemi invisible tapi sous ce brouillard d’aspect impénétrable. On peut observer la signature de Cham visible en bas à droite du tableau militaire caricaturé, ainsi que le numéro 33, en haut à droite, qui présume le numéro du tableau original présenté à l’exposition officielle en 1867, et dont je reparlerai un peu plus loin.

Sous son pseudonyme d’artiste, Cham collabore avec le journal Le Charivari à partir de 1843. Ce quotidien satirique se démarquait par ses illustrations d’événements et de faits divers de manière cocasse et parodique. Cham, en tant que caricaturiste, y dessine les figures politiques du temps, adhérant à une idéologie libérale qui, selon Thomas Schlesser, un historien de l’art, rejoint bien celle du Charivari qu’il décrit comme « extrêmement réservé à toute forme de radicalisme politique » et figure comme « contre-pouvoirs officiels ». (( SCHLESSER, Thomas, « Un « art démocratique » », (p.56 – 87), Réception de Courbet – Fantasmes réalistes et paradoxes de la démocratie (1849 -1871), p.75 )) Cette utilisation de l’image n’est pas innocente selon le critique d’art Nicolas Mavrikakis : « Au XIXe siècle, l’image (picturale, gravée, dessinée, etc.) se mit donc à incarner une forme de contestation du pouvoir et de tous les modèles dominants de représentation. » (( MAVRIKAKIS, Nicolas, « L’image sans mots (ou presque) comme contestation », (p.152-172), La peur de l’image, p.159. ))

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Figure 2
Cham (Amédée de Noé), Ce que M. Courbet sait faire d’une jolie femme, «Exposition de 1863, photographiée par Cham», gravure sur bois par Gilbert, 6,4 cm x 6,6 cm. Journal : Le Charivari, , 14 mai 1863, p.3, photo personnelle d’après le document original, collection particulière, Montréal.

Cham caricature entre autres des tableaux qui sont exposés au Salon de peintures et de sculptures à Paris, ce qui illustre bien comment l’art et la caricature évoquent le sujet d’actualité contemporain : « Au XIXe siècle, dans l’imaginaire collectif, l’image participe à une plus grande échelle aux débats sociaux et politiques. En particulier, la caricature a su inverser les rôles entre le texte et l’image. » (( MAVRIKAKIS, Nicolas, « L’image plus forte que les mots : De la caricature au photo-reportage », (p.173-195), La peur de l’image, p.175. )) L’image suffit alors à elle-même, elle n’a nul besoin d’un texte pour une compréhension du message véhiculé. Cham montre une bonne verve humoristique dans ses caricatures de tableaux, dont la page trois du journal Le Charivari du 14 mai 1863 (Fig.2), en donne un exemple significatif. Il est toutefois capable de se montrer impitoyable comme le montre cette caricature cinglante d’un tableau de Courbet, un portrait qui a pour sujet Laure Borreau (Cleveland, Museum of Art, 1863). ((Cleveland, Museum of Art, 1863. )) Ce tableau de Courbet y est raillé, sous une charge presque vitriolique avec un œil démesuré figé sur la joue du modèle, montrant comment Courbet pouvait dénaturer par son réalisme les traits d’une “ jolie femme ”. Cette démesure est renchérie par Victor Fournel qui, dans son ouvrage Les Artistes Français contemporains Peintres – Sculpteurs, écrit à propos de cette œuvre de Courbet : « Il en a fait d’exécrables, comme celui de Mme L., au Salon de 1863, type de Gothon endimanchée, avec des airs de Célimène relevée de Joconde à rendre jalouse la Vénus Hottentote. Pauvre dame ! elle a les yeux éraillés, le visage battu, les joues creuses, les lèvres violettes, une migraine atroce ; elle s’habille chez la revendeuse à la toilette ; et, pour comble, elle se fait peindre en ce bel équipage par Courbet ! » (FOURNEL, Victor, p.372) Sans entrer plus loin dans l’antagonisme de Cham en lien avec l’art de Courbet, il importe toutefois de souligner le rapport du caricaturiste envers l’art de son temps.

Dans son texte Poétique de la pollution chez les peintres Turner, Whistler et Monet, Jonathan Ribner évoque la densité réduite de ces artistes sur les effets du brouillard né de la révolution industrielle et des inconvénients collatéraux de la fumée urbaine. Ribner décrit ces brouillards comme dangereux, comparables aux vagues d’épidémies de choléra comme celle de 1886 à Londres. (( Ribner, Jonathan, p.52 )) Ce qui n’est pas le cas chez Cham, dont les brouillards n’intoxiquent pas l’infanterie représentée. Ces brouillards dits “ dangereux ” se retrouvent dans d’autres genres picturaux comme celui de la peinture militaire qui a pris un essor remarquable sous le Second Empire en France. Certes, ces œuvres glorifient les exploits militaires en avant-plan, mais les fumées et les brouillards y jouent un rôle non négligeable. Ces brouillards permettent de véhiculer l’atmosphère chaotique du champ de bataille illustré au-dessus des soldats dans la caricature de Cham (Fig. 1-4).

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Figure 3
YVON, Adolphe, Combat dans la gorge de Malakoff, le 8 septembre 1855, 1856-1858, Huile sur toile, 500 cm x 750 cm, Château de Versailles, MV 1970.
Source de l’image : collection en ligne du Château de Versailles.

À l’époque, les peintures de sujets militaires contemporains assuraient à leurs auteurs un certain prestige. Dans sa thèse de doctorat en histoire de l’art, Oriane Hébert mentionne ceci : « La peinture de bataille est un genre directement lié à l’État. Elle sert sa propagande en glorifiant à la fois le chef de gouvernement et la nation toute entière, dont l’armée assure la défense. Elle véhicule donc de hautes valeurs et rend visible des actions vertueuses, et pour ces raisons elle s’apparente à la peinture d’Histoire. » (( Oriane Hébert, La peinture d’Histoire en France sous le Second Empire libéral (1860-1870). His-toire. Université Blaise Pascal – Clermont-Ferrand II, 2016. Français. NNT: 2016CLF20016. tel-01674242v2 p.103. )) Ces vaillants et courageux soldats foncent droit sur “ l’ennemi ” sans remettre en question le pourquoi du comment, prêts au sacrifice pour la nation. Un sacrifice qui coûte la vie dans l’un des cas (Fig.3) et pas dans l’autre (Fig.1-4).

Il n’est pas aisé de savoir avec exactitude quel est le tableau de bataille caricaturé par Cham, ainsi que le nom du peintre, car seul le chiffre 33 y apparaît. Le catalogue d’Exposition Universelle de 1867 présente toutefois une œuvre du peintre Adolphe Yvon : Combat dans la gorge de Malakoff, le 8 septembre 1855 (Fig.3). Dans le catalogue général de l’exposition de 1867, édité par la Commission Impériale, le colonel Oriane évoque ceci : « Au milieu de la fumée des gabionnades incendiées et de la mousqueterie, se dresse, sur le sol conquis, le drapeau glorieux du 20e de ligne ». (( Colonel Oriane, La Commission Impériale, Catalogue Général – Exposition universelle de 1867 à Paris, p.48. )) Par cet usage du langage visuel militaire, on comprend bien que le tableau d’Yvon présente une analogie certaine avec le sujet de Cham : infanterie héroïque , défense d’une nation et gros nuages de fumées funestes. Sa parodie de cette peinture “ militaire d’histoire ” rejoint cette vision de contestation du pouvoir et de débats académiques, politiques et sociologiques qui faisait fureur dans les journaux du temps.

Dans sa caricature (Fig.1-4), Cham se joue du chaos pictural de la bataille, les “ brouillards de l’avenir ”, effaçant complètement l’adversaire qui se trouve visible dans le tableau d’Yvon (Fig.3). Par ces brouillards représentés, il fait de l’avenir une création humaine. Il est important de souligner que Cham se montre respectueux de la facture générale d’un tableau à sujet militaire, la représentation physique de l’armée étant un sujet noble. Il se moque plutôt de la pertinence de la représentation en surabondance de la fumée évoquée par ces tableaux et de l’omniprésence d’un brouillard dans la composition qui envahit complètement la scène. Un effet de la “ purée de pois ” (Ribner, J. p.55) éloigné de celui recherché par Turner et Monet. Chez Turner, le brouillard avait une aura dynamique de marche inéluctable du progrès (Ribner, J. p.52). Quant à Monet, il appréciait tout particulièrement le flou que donnait le brouillard à ses sujets de prédilection. Il y a alors un lien à faire avec cette appréciation du brouillard illustré dans les peintures de ces artistes et la caricature de Cham, qui amplifie son brouillard et l’aveuglement résulté de celui-ci.

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Figure 4
Cham (Amédée de Noé), Interrompu par les brouillards de l’avenir, c. 12,7 cm x c. 19,8 cm. Lithographie. Journal : Le Charivari, trente-sixième année, lundi 22 et mardi 23 avril 1867, p.58, photo personnelle d’après le document original, collection particulière, Montréal, détail.
Il est aussi possible de trouver l’œuvre ici et .

Dans sa caricature ; Interrompu par les brouillards de l’avenir (Fig.1-4) Cham rend opaque et dense la moitié du tableau observé, voire admiré par les spectateurs. N’ayant que le vide dans cette partie gauche, sans percées du jour ou d’espoir, contrairement au tableau D’Yvon (Fig.3). La question se pose alors, est-ce que le brouillard de guerre peut trouver sa place dans une poétique de la pollution ?

De quel genre d’avenir sous-entendait les brouillards de cette caricature de Cham ? Certes, les rumeurs d’une guerre avec la Prusse allaient bon train en 1867, mais rien n’indiquait un sentiment défaitiste de la France à l’endroit de son futur adversaire. Au contraire, même Le Charivari, dans son numéro du 22 et 23 avril 1867, indiquait dans la rubrique Pas de rapport à la guerre, en page 1 : « Au nom du ciel, pas de report sur la guerre ! Si une liquidation est nécessaire qu’on la fasse ; liquidons la Prusse au plus bas » (Le Charivari, p.58).

Cham ne prophétisait donc pas la défaite qui précipita la chute du Second Empire en 1870 dans sa caricature, celle-ci moque plutôt l’effet pictural utilisé par les peintres de glorieuses batailles. Les badauds n’y voient plus rien et sont apparemment satisfaits par cette bravoure qui n’a pas lieu d’être. N’empêche que la caricature met en évidence un objet pictural signifiant présent dans ce genre de peinture d’Histoire, soit la fumée et le brouillard. L’étude du brouillard dans la peinture à caractère militaire serait à explorer même si ces peintres ont perdu l’éclat de leur gloire et leur prestige à notre époque.

BIBLIOGRAPHIE

CHAM, « Interrompu par les brouillards de l’avenir », (Fig 1-4), Le Charivari, lundi 22 et mardi 23 avril 1867. [En ligne]. [En ligne]. p.58, extrait de page présenté dans le texte venant d’une collection particulière, Montréal.

CHAM, « Ce que M. Courbet sait faire d’une jolie femme », (Fig 2), Le Charivari, 14 mai 1863, L’exposition de 1863, photographiée par Cham. [En ligne]. 4p, extrait de page présenté venant d’une collection particulière, Montréal.

EL-MAJDOUB, Aïcha, « Cham » et la caricature, LADEPECHE.FR,  [En ligne], Publié le 17/08/2000 à 00:00, < https://www.ladepeche.fr/article/2000/08/17/279346-cham-et-la-caricature.html > Consulté le 25 mai 2020.

FOURNEL, Victor, Les Artistes Français contemporains. Peintres – Sculpteurs. Tours, Alfred Mame et fils, 1884, p. 372, 544-546, 552 p.

HÉBERT, Oriane, « La peinture d’Histoire en France sous le Second Empire libéral (1860-1870) », Thèse de doctorat en histoire de l’art, France, Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand II, 2016. Français, NT: 2016CLF20016, 602 p.

MAVRIKAKIS, Nicolas, La peur de l’image – D’hier à aujourd’hui, Nota bene (Varia), Montréal, Canada, 2015, 310 p.

RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / TateBritain, 2004, 51-63, 235-237. 

SCHLESSER, Thomas, « Un “ art démocratique ” », Réception de Courbet – Fantasmes réalistes et paradoxes de la démocratie (1849-1871), Les presses du réel – Œuvres en sociétés, Dijon, France, 2007, p. 56 – 87, 384 p.

LA COMMISSION IMPÉRIALE, Catalogue Général – Exposition universelle de 1867 à Paris, Oeuvres d’art gr. 1 – Classes 1 a 5 (Classe 3), deuxième édition, E DENTU, éditeur 17 et 19, Palais Royal (Galerie d’Orléans), Londres, p. 47-50.

Autres liens pertinents sur Cham :

Cham Amédée de Noé – Un site ouvert sur la vie et l’œuvre du célèbre caricaturiste, 2007-2009 ,< http://amedeedenoe.unblog.fr/ >.

PUIG CASTAING, Bernard , « CHAM AMÉDÉE DE NOÉ dit (1819-1879) », Encyclopædia Universalis. [en ligne].

RIBEYRE, Félix, Cham, sa vie et son oeuvre, Paris, E Plon et Nourrit et Cie, 1884. [En ligne]. < https://archive.org/stream/champseudsaviee00dumagoog?ref=ol#page/n5/mode/2up?ref=ol > 282 p.

One thought on “Brouillards de guerre en temps de paix.

  1. Laurie-Anne Arseneault

    Bonjour,

    D’une part, je dois souligner le fait que votre analyse est très bien soutenue par des faits et des citations qui témoignent d’un très bon et rigoureux travail de recherche. Vos explications sont claires, bien écrites et habilement amenées. Votre choix d’oeuvre est très intéressant et l’analyse que vous en faites amène toutes les réflexions sur la poétique de la pollution de Ribner ailleurs. Le fait de s’intéresser au brouillard dans la peinture à caractère militaire de part le point de vue d’un artiste satirique est très curieux, dans le bon sens du terme.

    Si un caricaturiste s’intéresse à l’effet pictural du brouillard exploité dans les tableaux de guerre au Salon, c’est que forcément il y a matière à s’y intéresser davantage. En ce sens, votre conclusion est juste. L’étude du brouillard dans la peinture à caractère militaire est certainement à exploiter que ce soit pour l’aspect chaotique qu’il ajoute aux tableaux de ce genre, mais surtout pour ces effets visuels. Dans votre caricature à l’étude, Cham dénonce justement l’utilisation de ces effets. Cela veut probablement dire qu’il questionnait la pertinence de ces effets, au-delà du fait qu’il s’en moquait. Croyez-vous? Bref, selon moi, il a forcément un lien à faire entre la façon dont les artistes présentés dans le texte de Ribner voyaient le brouillard et la façon dont certains artistes représentaient la fumée dans leurs tableaux de scène de guerre. Vous avez eu raison de les mettre en relation.

    En dehors de la question du brouillard, j’ai beaucoup apprécié votre mise en contexte et les informations que vous avez soulevés au passage, que ce soit la position politique du Charivari, le pouvoir des images à l’époque, ou encore, ce que véhiculaient en général les œuvres à caractère militaire, entre autres. J’ai appris des choses.

    Bon travail!

    Laurie-Anne Arseneault

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