John Constable et la narrativité de la nature

Par Elyse Boivin, d’après une analyse réalisée par Marie-Lise Poirier

Figure 1
John Constable, Study of a Cloudy Sky, 1825, huile sur papier, 26,4 cm x 33 cm, Yale Center for British Art. Source de l’image : collection en ligne de la Yale Center for British Art.
Figure 1
John Constable, Study of a Cloudy Sky, 1825, huile sur papier, 26,4 cm x 33 cm, Yale Center for British Art.
Source de l’image : collection en ligne de la Yale Center for British Art.

Particulièrement reconnu pour ses études de ciel, John Constable s’adonne essentiellement à la pratique de la peinture de paysage. Il représente la campagne anglaise, étant profondément attaché à l’univers rural de son enfance. Les sujets qu’il adopte sont ainsi imprégnés de résonnances affectives, comme la représentation des nombreux moulins à eau et à vent qui appartenaient à son père. Incompris par ses contemporains, la critique lui reproche le manque de fini de ses toiles, tout comme son coloris violent. Le public se plaignait ainsi de son indifférence au détail, soulignant ses éclaboussures de blanc et ses verts envahissants. ((Jacques Carré, « CONSTABLE John – (1776-1837) », Encyclopædia Universalis. En ligne. < http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/john-constable/>. Consulté le 26 avril 2020.))

L’objectif de l’analyse est de déterminer en quoi l’œuvre Study of a Cloudy Sky de John Constable (fig.1) incarne l’idée de la narrativité de la terre (earth narrative) relevée par Greg M. Thomas dans son texte From Ecological Vision to Environmental Immersion : Théodore Rousseau to Claude Monet. De surcroît, nous considérons que le texte de Thomas néglige l’apport considérable du paysage anglais – principalement celui de John Constable – dans l’émergence d’une conscience écologique et d’une approche naturaliste en France.

Les œuvres du peintre britannique défendent un intérêt pour l’observation scientifique de la nature ; il accorde beaucoup d’importance au fait de regarder ce qui se trouve autour de lui lorsqu’il réalise ses esquisses. Dans un esprit naturaliste, il observe les phénomènes de la nature les plus fugitifs, comme le vent dans les nuages. Son art se réclame ainsi d’une approche scientifique, en plus d’une approche personnelle à l’égard de son sujet. Comme il le souligne dans ses écrits sur la peinture, le paysagiste doit avoir une connaissance à la fois intellectuelle et intime de son sujet.((Ibid.)) C’est ainsi qu’il réalise ses études de nuages ; il les observe longuement tout en lisant des ouvrages scientifiques sur leur formation. L’authenticité qu’il cherchait n’était toutefois pas de l’ordre de l’optique.((Ibid.)) Il était davantage préoccupé par la représentation d’une vision personnelle de la nature, qui reflétait ses propres émotions.

L’œuvre Study of a Cloudy Sky est intéressante dans la mesure où elle incarne le regard à la fois scientifique et émotif du peintre à l’égard de son sujet. Exposée parmi d’autres études similaires dans l’une des salles du Yale Center for British Art, l’œuvre révèle le souci de l’artiste pour l’observation des phénomènes météorologiques. Ici, l’artiste cherche à restituer l’apparence d’un ciel menaçant. Celui-ci occupe la majorité de l’espace du tableau, alors qu’une très petite section au bas de l’œuvre est réservée aux arbres et au sol. Afin d’exécuter les nuages, Constable applique la peinture blanche par empâtement. La touche grossière et l’aspect inachevé de ce paysage suggèrent une étude réalisée directement sur le motif. L’artiste était en effet connu pour sa manière de travailler en plein air. Pour préparer ses tableaux, il réalise des esquisses qui sont aussi grandes que les tableaux eux-mêmes. ((John Murdoch, « John Constable et le statut de l’esquisse », Les Cahiers de l’École du Louvre, volume 3, numéro 1, 2013, p. 48.)) Pressé par le temps, il est néanmoins parvenu à exprimer dans cette œuvre l’atmosphère lourde qui précède l’orage. Les coups de pinceau horizontaux évoquent un vent violent repoussant les nuages vers la droite.

Figure 2
Théodore Rousseau, Landscape with a clump of trees, 1844, huile sur panneau de bois, 42 x 64,1 cm, National Gallery of Victoria. Source de l’image : http://www.19thcenturyart-facos.com/artwork/landscape-clump-trees.

Le texte de Greg M. Thomas examine de quelle manière des artistes au XIXe siècle – Théodore Rousseau, Courbet et Monet par exemple – ont pu avoir des préoccupations écologiques. Pour Thomas, la première pratique artistique écologique en France fut celle de Théodore Rousseau. Avec les autres membres de Barbizon, Rousseau développe une véritable attitude écologique dans les années 1840 et 1850. Les œuvres de Rousseau attirent l’attention du spectateur sur la narrativité de la terre (earth narrative) selon Thomas, en supprimant l’humain comme protagoniste principal. Ainsi, Rousseau inclut dans ses compositions des individus qui sont des acteurs déterminants de l’économie rurale, comme des fermiers ou des pêcheurs par exemple. Ceux-ci sont toutefois relégués au second plan, ce qui met l’emphase sur un désir d’harmonie entre les activités humaines et la nature. Dans l’œuvre Landscape with a clump of trees (fig.2), une femme est paisiblement installée sous un arbre ; elle surveille distraitement ses vaches qui broutent ou se reposent. Ceci démontre alors la conscience écologique de Rousseau (ecological awareness) ; il ne s’agit pas simplement d’une prise de conscience de son propre environnement, mais bien d’une intégration équilibrée et harmonieuse entre l’humain puis l’environnement naturel.

Figure 3
John Constable, The Hay Wain , 1821, huile sur toile, 130,2 x 185,4 cm, The National Gallery, Londres.
Source de l’image : collection en ligne de la National Gallery.

Il est toutefois intéressant de constater que Greg M. Thomas n’aborde aucunement la question du paysage écologique du côté de l’Angleterre, alors que certains artistes affichent des préoccupations similaires bien avant Rousseau. À ce propos, Thomas semble négliger l’influence du peintre John Constable sur les artistes de l’école de Barbizon. Ses œuvres, comme The Hay Wain (fig.3), montrent un intérêt pour les traditions agraires et une affection particulière pour la terre. Dans cette œuvre, ce n’est toutefois pas la représentation de la terre qui attire notre attention ; c’est plutôt le ciel, qui illustre certainement la notion de narrativité de la nature (earth narrative) décrite par Thomas. Bien avant Rousseau et les autres membres de Barbizon, Constable regarde la nature autour de lui ; ce sont d’ailleurs ces intérêts naturalistes et scientifiques qui ouvrent la voie au paysage naturaliste en France.

BIBLIOGRAPHIE

BURY, Stephen, « Constable, John », dans Benezit Dictionary of British Graphic Artists and Illustrators, Oxford, Oxford University Press, 2013. En ligne < https://www-oxfordreference-com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/view/10.1093/acref/9780199923052.001.0001/acref-9780199923052-e-705>. Consulté le 26 avril 2020.

CARRÉ, Jacques, « CONSTABLE John – (1776-1837) », Encyclopædia Universalis. En ligne. < http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/john-constable/>. Consulté le 26 avril 2020.

MURDOCH, John, « John Constable et le statut de l’esquisse », Les Cahiers de l’École du Louvre, volume 3, numéro 1, 2013, pp. 44-52.

THOMAS, Greg, « From Ecological Vision to Environmental Immersion : Théodore Rousseau to Claude Monet », dans EISENMAN, Stephen F., ed., From Corot to Monet : The Ecology of Impressionnnism, Milan, Skira, 2011, p. 45-57.

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