Le texte de Ribner soutient la thèse que la pollution produite par la vague d’industrialisation survenue entre le XVIIIe et XIXe siècle a servi de source d’inspiration aux artistes. À travers les oeuvres de Turner, Monet et Whistler, l’auteur souligne un traitement poétique des paysages de Londres, Paris et Venise enveloppées de smog. La fumé se mélangeant au brouillard qui plombe souvent sur ces villes à proximité de cours d’eau, crée pour les artistes des effets atmosphériques incomparables. La Tamise, fleuve traversant Londres, est un sujet que l’on retrouve dans de nombreuses oeuvres impressionnistes. Toutefois à la même époque, l’imagerie journalistique propose un portrait bien plus sinistre. Comme mentionné dans « La poétique de la pollution », le magazine satirique de Londres, Punch documente aussi l’état de la Tamise par des caricatures. Il développe le personnage de « Father Thames », un vieil homme sale et sinistre qui incarne la Tamise. Cette représentation révèle une préoccupation faisant partie d’une campagne visant à améliorer la santé publique de la ville. Ainsi, par l’une de ces caricatures du Punch, « Father Thames Introducing His Offspring To The Fair City Of London » (Figure 1), j’explorerai l’esthétique que Ribner désigne comme « La poétique de la pollution » dans un esprit de contre-exemple. Car ce qui est vu comme une vision poétique pour les peintres apparaît plutôt tel un égout mortel pour la presse.

John Leech, « Father Thames Introducing His Offspring To The Fair City Of London », gravure sur bois, Punch, 3 juillet 1858, Punch Archives.
Source de l’image: https://www.punch.co.uk/image?&_bqG=4&_bqH=eJxzMg_MTzaOTLQ0zKlIqUgqrajILc.rDPa1sMi3MjG3MjQwAGEg6RnvEuxsG5RZllqkHZKRmJtarAYWinf0c7EtAbJDg12D4j1dbENByrO8sjJNg5LycjzT1eIdnUNsi1MTi5IzAIwtIs4-&GI_ID=
« Father Thames Introducing His Offspring To The Fair City Of London » est une caricature réalisée par John Leech (1817 – 1864), caricaturiste du journal humoristique londonien, Punch. Bien qu’il soit principalement connu pour sa carrière chez Punch, on reconnaît également Leech comme le premier illustrateur du célèbre conte de Charles Dickens « A Christmas Carol », paru en 1843((Tate, « John Leech » dans artists. En ligne. [https://www.tate.org.uk/art/artists/john-leech-2437]. Consulté le 2 juin 2020.)). Par ses caricatures critiques, mais humoristiques, Leech répond aux préjugés de l’antiaméricanisme et de l’antisémitisme afin d’exprimer son soutien aux réformes sociales d’acceptation. Pour ce qui est du Punch, le magazine voit le jour en 1841 et devient rapidement un pilier dans la publication de la caricature anglaise. S’adressant à un large public de la classe moyenne, le Punch allie satire politique verbale et graphique pour offrir une comédie sociale légère. Pour réaliser l’illustration présente, Leech produit un dessin qui est ensuite entaillé sur une plaque de bois par un graveur, celle-ci est ensuite passée sous la presse ce qui lui permet d’être reproduit en un nombre infini d’exemplaires.
La caricature fut publiée en 1958, durant l’été qu’on appelle « The Great Stink», dans son texte, Ribner l’évoque comme la période la plus critique pour la Tamise. Celle-ci qui fait office d’égout pour les habitants et les industries de Londres est asséchée par la grande chaleur et sont contenue se voit exposée aux yeux et nez de tous. L’oeuvre présente une scène de genre fictive et surréaliste confrontant deux personnages récurrents du journal, Lady London et Father Thames. La première figure se positionne à gauche sur la rive du fleuve, la femme vêtue d’une robe drapée rappelant les tenues de la Grèce antique que l’on associe aux notions de la connaissance et du raffinement est une allégorie de la ville de Londres. Elle porte une couronne rappelant son statut monarchique et un bouclier orné des armoiries de la ville. À l’opposé de la composition, on retrouve une figure aux traits masculins qui émerge de l’eau dans une continuité du trait, évoquant la fusion entre le personnage et la Tamise. Il s’agit ici évidemment du personnage de Father Thames développé par l’hebdomadaire (Figure 2). Il apparaît comme un vieil homme à l’allure salubre et à l’air inquiétant. On trouve à ses côtés trois créatures osseuses à l’apparence vaguement humaine. Identifiés par leurs noms inscrits sous chacun, il s’agit de Diphtheria, Scrofula, Choléra, des représentations métaphoriques des trois maladies que l’on associe à l’insalubrité du fleuve. Dans cette caricature, Leech dresse un paysage typique de la Tamise durant l’été de 1958. On aperçoit au loin les silhouettes des nombreuses usines dressées sur les rives et les carcasses d’animaux qui flottent sur les eaux. La scène est finalement enveloppée du légendaire smog de Londres qui est produit par un mélange de brouillard et de fumé de charbon. Le titre « Father Thames Introducing His Offspring to the Fair City of London. », indique qu’on croit que ces maladies proviennent de la Tamise.

John Newman, « Dirty Father Thames», gravure sur bois, Punch, 1848, Punch Archives. Source de l’image: https://www.punch.co.uk/image?&_bqG=8&_bqH=eJxtT8luwjAQ_Rpy6QVa5YLkg7EndEpiV14i5WQFZBEQdEnogX59PRFqo7aW_PwWP1vT98NJvJ6v77aGbfl4LR6Kz_j2sYl6t1zcLxfzOe2EGKQVrGgvXezvXNee45BhsJI7mOWrqprlkk0MKcmQcmI1aZFJZ7LhdxX.VuH_qkDXjJ.5FBMR2itnmoBWk9QGQaUMtSKJNhgogVuQN_k81VYbxwxXm2ycMXAl2SVxb8EElMzT_Men4yE325cT7lNUo3Gel4GvQYmGLmVBrAKmh1P1Rv03NcUPrYhy4dgQ237XZfXYXo8oCL8ApSZ0_A–&GI_ID=
Cette oeuvre fait échos au texte de Ribner, puisqu’elle s’oppose à l’esthétisation poétique de la pollution qu’il remarque dans les oeuvres de Turner, Whistler et Monet. Elle soulève ainsi la question du projet d’intention derrière ces deux types bien distincts de représentation de la Tamise. Dans un texte de Dr Clare Horrocks((Maître de conférences en recherche sur la presse écrite victorienne et les cultures populaires, spécialisé dans l’analyse du magazine satirique hebdomadaire Punch.)), portant sur Father Thames, on explique que sa personnification dans la caricature permet de décrire et renforcer tous les enjeux clés abordés dans l’opinion publique((Clare Horrocks, “The Personification of ‘Father Thames’: Reconsidering the Role of the Victorian Periodical Press in the ‘Verbal and Visual Campaign’ for Public Health Reform.” Victorian Periodicals Review, vol. 36, no. 1, 2003, p. 2–19. En ligne sur JSTOR. [www.jstor.org/stable/20083907]. Consulté le 2 juin 2020.)). L’image de la Tamise colle à l’avis populaire des Londoniens, alors que son taux de pollution n’a jamais été aussi grave. Dans son livre La presse illustrée au xixe siècle. Une histoire oubliée ?, l’historien français spécialiste des médias Jean-Pierre Bacot, explique que la caricature met en image et solidifie la pensée d’une société: «L’imaginaire national devient, grâce à ces publications de masse, une culture nationaliste populaire qui construit un rapport au monde rationnel basé sur la connaissance.((Nathalie Dugalès, « La presse illustrée au xixe siècle. Une histoire oubliée ?, Compte rendu de lecture », dans Mots. Les langages du politique. 2007. En ligne. [http://journals.openedition.org/mots/1263]. Consulté le 2 juin 2020.))» Dans les oeuvres de Whistler et Monet, on retrouve un attachement esthétique aux effets picturaux qu’offre le brouillard pollué (Figure 3). De plus, cette production répond à une fascination pour le smog de Londres, à l’étranger. Ces oeuvres poétiques sont donc destinées à un marché de l’art qui n’est pas atteint par les effets néfastes de cette pollution. En revanche, la caricature du Punch répond aux préoccupations des Londoniens et représente un geste de revendication qui s’inscrit dans la campagne publique pour une meilleure gestion des égouts municipaux. C’est pourquoi on retrouve l’inscription « A Design for a Fresco in the New Houses of Parliament. » sous la gravure. Il est ici clair que le message s’adresse au gouvernement dans un ton narquois.
Le rapprochement entre l’illustration du Punch et le texte de Ribner sur la poétique de la pollution met en évidence le contraste entre le traitement du paysage contaminer chez les peintres impressionnistes et chez la presse satirique. Il est intéressant que constater qu’un même sujet peut évoquer des sentiments uniques selon l’artiste qui en fait l’expérience. L’exercice de comparaison entre le traitement de la caricature et celui des artistes classiques n’est pas nouveau, mais il semble intéressant d’explorer les aspects sociohistoriques contemporains qui les définissent.

James Abbott McNeill Whistler, Nocturne: Blue and Gold – Old Battersea Bridge, c.1872-5, huile sur toile, Tate Museum, Londres
Source de l’image: http://www.tate.org.uk/art/work/N01959
Après la lecture de ce texte, très enrichissant et je trouve très bien écrit, j’ai pu voir et imaginer une pollution non sublimée, plus proche de la réalité sanitaire, sociale et humaine. Ces caricatures sont dénuées de la notion du beau, de l’irréel et du mensonge visuel des oeuvres de Whistler, Monet ou Turner. En même temps que mes recherches sur ce travail, dans le cours de sociologie de l’art, nous travaillons l’anthropocène, la destruction de la planète par l’être humain qui a commencé depuis la création de la machine à vapeur ( 1845). Ces caricatures démontrent cette réalité sans artifices de couleurs, de techniques. « La poétique de la pollution » selon Ribner est un texte qui offre à penser, ce paradigme entre la réalité et l’imaginaire, le vrai du faux, la santé populaire et l économie, l’artiste et la population, la sécurité et la dangerosité face à l’industrialisation.
La caricature du Punch est effrayante et dramatisante par son trait. La simplicité du trait met en exergue l’urgence d’agir, pas le temps de faire mieux, il y a urgence !!! Voilà ce que je ressent lorsque j’examine cette caricature.
Le parallèle entre les caricatures du magazine populaire Punch et les tableaux de Whistler, Monet ou Turner, c’est sûrement la vision d’un journalier et d’un notable londonien. Le point de vue dépend de sa position sociale et de sa capacité financière à se protéger de l’extérieur.
Très intéressant ! Sur cette même problématique, petit échange avec une série de dessins que je suis en train de réaliser pour le Muséum d’histoire naturelle de Grenoble : https://1011-art.blogspot.com/p/planche-encyclopedie.html Mais aussi par la série « Panta rhei » sur ce même sujet https://1011-art.blogspot.com/p/ordre-du-monde.html