
Dessinateur et peintre paysager, Théodore Rousseau s’inscrit dans la lignée du cercle de Barbizon avec Millet, Dupré, Diaz et Daubigny.[1] Originaire de Paris, il a grandi dans le Jura et il s’est penché sur le paysage avec Saint Martin et Rémond puis il a été l’élève de Guillon Léthière à l’École des Beaux-Arts de Paris.[2] Il commence alors à sillonner la forêt de Fontainebleau en 1833 et quelques années plus tard, le village de Barbizon[3]. Parmi les œuvres réalisées par Rousseau à la forêt de Fontainebleau, il y a le dessin au fusain du Chemin enneigé traversant un bois, dans la forêt de Fontainebleau. Le but de l’analyse de cette œuvre consiste à regarder en quoi elle se base sur le principe de la représentation du paysage par l’étude « sur nature » tel qu’évoquée par Marie-Pierre Salé dans le texte « DESSINER EN PLEIN AIR : Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle ». Dans ce texte, l’auteure y présente l’évolution du dessin « sur le motif »[4] jusqu’à la transcription « sur le fait » de la nature. Cette reprise de la nature en atelier visait à rendre la nature « sur le motif » dans l’objectif de retirer que les plus beaux éléments plutôt que de dessiner la nature fidèlement[5] de la transcription de la nature.
Chemin enneigé traversant un bois, dans la forêt de Fontainebleau est un paysage fait par Théodore Rousseau et dessiné au fusain[6]. Le recours aux lignes contours et des traits esquissés sont utilisés afin de représenter rapidement les diverses formes de la nature telles que les brins d’herbe, les arbres, le relief au sol. Il s’agit d’une composition centrée, la vue du chemin de la forêt aboutissant au milieu de la page et dont les arbres sont placés de chaque côté de cette dernière. Les éléments naturels créent une vue d’ensemble, détaillée au premier plan. La couleur claire est appliquée y représenter les jeux de lumière. L’aquarelle y est utilisée sommairement pour y représenter les autres éléments naturels plus éloignés du spectateur pour donner une impression de perspective atmosphérique, de flou. Rousseau a également fait l’utilisation de la couleur bleue pour rehausser les éléments de neige et les éléments naturels de premier plan[7]. On y note une silhouette au centre de l’œuvre, une minuscule présence humaine sur le chemin, ce qui en fait ressortir l’immensité des arbres de la forêt de Fontainebleau. De plus, cela permet de mettre l’accent sur la quiétude, la solitude des lieux et de cette nature quasi intouchée par l’homme.

Le texte de Marie-Pierre Salé souligne la différence des représentations de la nature dans l’étude du plein air, en premier lieu de « l’imitation » des néoclassiques et du regard naïf par les contemporains du cercle de Barbizon[8]. Dans le dessin d’aquarelle d’Antoine Alphonse Monfort, Halte d’une caravane, est un exemple d’étude sur le motif qui s’aligne sur la tradition néoclassique. Cette aquarelle de Monfort, daté de 1840, est basée d’après une reprise en atelier « sur le motif » d’après les croquis et les notes longtemps après ses 2 voyages en Orient.[9] Dans le texte de Salé, on parle d’ailleurs de l’engouement pour la reproduction objective des lieux sans l’interférence des goûts de l’artiste dès l’arrivée du daguerréotype et plus tard de la photographie pour la documentation des voyages[10]. Ce qui remet en perspective la pertinence du dessin de voyage[11] dont la représentation de Monfort d’Halte d’une caravane est basée sur le « ressouvenir ». Rousseau, quant à lui, a fait sa représentation de la forêt de Fontainebleau esquissée selon la nature, transcrite de façon très brute et sans le souci d’idéalisation. Il en ressort les éléments importants de la composition d’une manière véridique sans avoir recours à la distanciation volontaire de l’artiste sur le sujet, de même que du « ressouvenir ».

De plus, Salé fait mention de l’influence anglaise dans l’étude du plein air pour le rendu des paysages ce qui a influencé l’utilisation de la couleur dans l’étude de la nature. L’utilisation de l’aquarelle « sur le fait » est peu pratiquée et documentée en France[12] puisque le dessin était repris en atelier pour l’application de la couleur après l’étude de la nature. Delacroix fut initié à l’aquarelle lors de son voyage en Angleterre en 1825[13]. Selon les lettres de Delacroix lors de son voyage en Angleterre, Copley Fielding l’introduit à l’aquarelle[14] et également à leur façon de représenter le paysage « plutôt qu’imiter les tableaux »[15] de la méthode académique française. Dans son album de croquis d’Angleterre, on y voit le dessin à l’aquarelle Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich[16]. Dans leurs études du plein air, les deux artistes utilisent la couleur à divers degrés pour y représenter la profondeur de champ et également de montrer les jeux de lumière, bien que le dessin de Delacroix précède à celui de Rousseau de 25 ans. L’application des couleurs au croquis, sans lignes préparatoires[17], de Delacroix sont plus vives que celles utilisées par Rousseau, mais dont ce dernier a privilégié la ligne au détriment de la couleur. Ces deux dessins ont été produits « sur nature » et leur représentation graphique respecte la topographie du paysage tel que préconisé par les Anglais.
En somme, le Chemin enneigé traversant un bois, dans la forêt de Fontainebleau de Théodore Rousseau est en lien avec l’évolution du dessin dans la première partie du XIXe siècle selon le texte de Marie-Pierre Salé. Le dessin « sur le fait » de Rousseau prime sur le dessin sur le motif. Cette œuvre montre la nature dans une forme plus brute, s’inscrit dans la recherche de vérité de la représentation de la forêt de Fontainebleau. L’artiste cherche délibérément à transcrire fidèlement la nature, lors de l’étude en plein air, au détriment du « beau idéal » tel que véhiculé par les néoclassiques. Il apparait évident que les différentes techniques, évolutions technologiques et des courants artistiques ont permis de représenter et de traduire la nature véritable plutôt que de l’imiter ou de l’idéaliser. De la tradition néoclassique de l’étude du paysage en plein air et du paysage historique, les artistes ont finalement imposé une révolution des hiérarchies des genres de la peinture de paysage par dessin « sur le fait ». Cela a pu contribuer à l’avènement des réalistes et éventuellement celles des impressionnistes et de leur utilisation particulière de la couleur dans leur étude du plein air.
[1] The Editors of Encyclopaedia Britannica « Théodore Rousseau », En ligne. < https://www.britannica.com/biography/Theodore-Rousseau >, Consulté le 02 juin 2020.
[2] DELOBEL, Denise, Musée départemental des peintres de Barbizon, « Théodore Rousseau et la critique ». En ligne. < http://musee-peintres-barbizon.fr/theodore-rousseau-et-la-critique >, Consulté le 02 juin 2020.
[3] YRIATRE, Charles, « Delacroix et l’école anglaise », The Nineteenth Century, Vol 38. En Ligne. < https://books.google.ca/books?id=nRADAAAAIAAJ&pg=PA950&lpg=PA950&dq=Fielding+and+Delacroix&source=bl&ots=EnlwbREhgy&sig=ACfU3U0gY5XBPMv48OXfUFyOCHEPez6zJg&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwjpiaOT7ObpAhU-mHIEHTtpCLE4ChDoATADegQIChAB >, p. 947 à 957, Consulté le 02 juin 2020.
[4] SALÉ, Marie-Pierre, (dir,) et Hélène GROLLEMUND (dir), Dessiner en plein air […], p. 14
[5] Ibid, p. 11
[6] BOYER, Sarah, Musée du Louvre, « Chemin enneigé traversant un bois, dans la forêt de Fontainebleau ». En ligne. < https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/chemin-enneige-traversant-un-bois-dans-la-foret-de-fontainebleau >, Consulté le 02 Juin 2020
[7] Ibid
[8] SALÉ, Marie-Pierre, (dir,) et Hélène GROLLEMUND (dir), Dessiner en plein air […], p. 12
[9] VÉRONIQUE, Goarin, Musée du Louvre, « Halte d’une caravane». En ligne.
< https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/halte-d-une-caravane >, Consulté le 02 juin 2020.
[10] SALÉ, Marie-Pierre, (dir,) et Hélène GROLLEMUND (dir), Dessiner en plein air […], p. 16
[11] Ibid, p.17
[12] Ibid, p.23
[13] GROLLEMUND, Hélène, Musée du Louvre, « Album d’Angleterre : Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich ». En ligne. < https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/album-d-angleterre-vue-de-la-campagne-anglaise-avec-la-tamise-et-le-college-de-greenw >, Consulté le 02 juin 2020.
[14] YRIATRE, Charles, « Delacroix et l’école anglaise », The Nineteenth Century, Vol 38. En Ligne. < https://books.google.ca/books?id=nRADAAAAIAAJ&pg=PA950&lpg=PA950&dq=Fielding+and+Delacroix&source=bl&ots=EnlwbREhgy&sig=ACfU3U0gY5XBPMv48OXfUFyOCHEPez6zJg&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwjpiaOT7ObpAhU-mHIEHTtpCLE4ChDoATADegQIChAB >, p. 953
[15] Ibid
[16] GROLLEMUND, Hélène, Musée du Louvre, « Album d’Angleterre : Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich ». En ligne. < https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/album-d-angleterre-vue-de-la-campagne-anglaise-avec-la-tamise-et-le-college-de-greenw >, Consulté le 02 juin 2020.
[17] SALÉ, Marie-Pierre, Dessiner en plein air […], p.25
Liste des figures
Figure 1 : Théodore Rousseau, Chemin enneigé traversant un bois, dans la forêt de Fontainebleau, vers 1850, Dessin au fusain, Département des Arts graphiques : XIXe siècle, Collection du Louvre, Paris
Figure 2 : Antoine Alphonse Monfort, Halte d’une caravane, 1840, Aquarelle, 25 cm x 33.3 cm, Département des Arts graphiques : XIXe siècle, Collection du Louvre, Paris
Figure 3 : Eugène Delacroix, Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich, en 1825, Aquarelle, 14.3cm x 23.5 cm
Bibliographie
DELOBEL, Denise, Musée départemental des peintres de Barbizon, « Théodore Rousseau et la critique ». En ligne. < http://musee-peintres-barbizon.fr/theodore-rousseau-et-la-critique >, Consulté le 02 juin 2020.
GROLLEMUND, Hélène, Musée du Louvre, « Album d’Angleterre : Vue de la campagne anglaise avec la Tamise, et le collège de Greenwich ». En ligne. < https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/album-d-angleterre-vue-de-la-campagne-anglaise-avec-la-tamise-et-le-college-de-greenw >, Consulté le 02 juin 2020.
SALÉ, Marie-Pierre, (dir,) et Hélène GROLLEMUND (dir), Dessiner en plein air : variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle (catalogue d’exposition), Paris, Musée du Louvre, LienArt ; Louvre éditions, 2017, 197 pages.
The Editors of Encyclopaedia Britannica « Théodore Rousseau » trad. 11 avril 2020, En ligne.
< https://www.britannica.com/biography/Theodore-Rousseau >, Consulté le 02 juin 2020. En anglais.
VÉRONIQUE, Goarin, Musée du Louvre, « Halte d’une caravane». En ligne.
< https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/halte-d-une-caravane >, Consulté le 02 juin 2020.
YRIATRE, Charles, « Delacroix et l’école anglaise », The Nineteenth Century, Vol 38. En Ligne.
<https://books.google.ca/books?id=nRADAAAAIAAJ&pg=PA950&lpg=PA950&dq=Fielding+and+Delacroix&source=bl&ots=EnlwbREhgy&sig=ACfU3U0gY5XBPMv48OXfUFyOCHEPez6zJg&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwjpiaOT7ObpAhU-mHIEHTtpCLE4ChDoATADegQIChAB >, p. 947 à 957, Consulté le 02 juin 2020.