
https://www.vangoghmuseum.nl/en/prints/collection/p0887N1996
Introduction
Dans l’énergie vécue lors des derniers jours, provoquée par le développement de la pandémie et des luttes populaires contre la brutalité policière et le racisme systémique, plongeons dans le sentiment qui teinte nos imaginaires collectifs : la peur. Proposons, donc, ici, l’analyse de l’eau-forte La peur d’Odilon Redon créée en 1866, à la lumière de la lecture du texte L’école de Barbizon (2003) de Vincent Pomarède. Il sera donc question d’une analyse formelle de l’œuvre, puis d’une brève présentation de l’article et de son auteur. Finalement, il y aura présentation d’une réflexion critique portant sur les influences de Redon, déclinées par Corot et Baudelaire.
Odilon Redon
Commençons, tout d’abord, par introduire l’artiste en question : Odilon Redon. Né à Bordeaux en 1840, on lui reconnait une enfance difficile, ponctuée d’une maladie. Nous nous intéresserons au début de sa carrière, où son travail de la lithographie, de l’eau forte et du fusain l’aidèrent à créer un univers sombre. (Rosina Neginsky et Deborah Cibelli, 2016) L’utilisation du noir et du blanc, de l’ombre et de la lumière, lui permettaient de placer ses œuvres : « in the ambiguous realm of the undetermined. » (ibid) C’est-à-dire que, pour lui, l’art représentait l’exploration de ses émotions et de sa psyché. En d’autres mots, il désirait placer le visible au service de l’invisible. (Biographie d’Odilon Redon) On l’attribue donc au courant du symbolisme, une réaction envers le scientisme qui, par une esthétique de la suggestion et de symbole, propose un monde mystérieux à l’extérieur du réel tangible. (Rosina Neginsky et Deborah Cibelli, 2016)
Analyse formelle
Pour ce qui est de l’œuvre, La peur propose un paysage sombre et désolé aux ravins plongeants. Le ciel est sombre et n’occupe qu’un cinquième de l’espace, donnant lourdeur et claustrophobie à l’espace. Le médium choisi met de l’emphase sur le dessin et les lignes éparses donnent une allure labyrinthique aux falaises. Au coin droit se trouve un cheval hennissant, monté d’un homme et de son enfant quasi invisible. Cette apparition n’est pas singulière au travail de Redon, en effet, ce symbole faisant référence au poème Le Roi des Aulnes (Der Erlkönig, 1782) de Goethe apparait dans plusieurs pièces. (voir figure 2 et 3) (Stephen F. Eisenman, 1992) (Gamboni Dario, 2000) Ce poème traduit l’histoire tragique d’une discussion entre un enfant et une présence obscure l’invitant à partager divers plaisirs. Effrayé, l’enfant tente de chercher réconfort dans la figure paternelle, qui ne sait que faire des hallucinations de son fils. La mort de l’enfant clôt le récit, et ouvre une multitude d’interprétations. (Le Roi des Aulnes de Goethe) Le travail de Redon pourrait évoquer celle de la possibilité d’une présence de forces surnaturelles que seul le fils aurait pu sentir. (La peur, Institut de Chicago)
https://www.artic.edu/artworks/79241/horseman-under-a-stormy-sky
L’école de Barbizon et Pomarède.
Le texte sur lequel nous baserons l’analyse est tiré du catalogue d’exposition produit par Vincent Pomarède, commissaire à l’occasion d’une rétrospective sur L’école de Barbizon au Musée des Beaux-Arts de Lyon en 2002. Pomarède, historien de l’art, se spécialise dans la peinture française du XIXe siècle et siégeait au poste de directeur du musée à l’époque de l’exposition. Dans l’article mentionné aujourd’hui, il avance que la conception darwinienne de l’histoire de l’art, qui vise à comprendre les courants comme naissants de la destruction de son précédent, tend à entraîner des analyses réductrices. Pomarède affirme que l’étanchéité entre les artistes ou mouvements en arts leur serait attribuée par raccourcis intellectuels et serait néfaste à considérer lors de l’analyse des œuvres. (page 13) Il présente ensuite le concept de l’artiste préfigurateur.trice qui posséderait tous les critères d’un courant futur. Ici aussi, Pomarède s’insurge en affirmant que l’idée même de la préfiguration résulte d’une confusion dans l’étude de l’histoire. (page 13) Pour prouver son point, il cite l’exemple d’Odilon Redon, souvent nommé injustement comme étant préfigurateur du surréalisme. Puisque son travail porte une grande attention à l’inconscient et à la psyché, à la grande différence de ses collègues symbolistes, plusieurs sources l’associent à un courant auquel il n’aura jamais la chance d’assister. Coline Franceschetto le relate aussi dans son ouvrage Odilon Redon, un artiste inclassable: Des Noirs au chant de la couleur .

https://art.rmngp.fr/fr/library/artworks/odilon-redon_barbizon-en-automne
L’influence de Corot
Alors, pourquoi avoir choisi d’analyser un paysage symboliste qui n’a rien à voir avec les arbres et les paysages doux et verts des peintres de Barbizon? Le paysage imaginaire de Redon fournirait un contre-exemple idéal pour comparer avec l’amour du plein air et de la nature chez les artistes de la forêt de Fontainebleau. Malgré cela, il serait important d’insister sur l’existence du lien entre cette école et Redon. En effet, il n’est pas inconnu que l’artiste y ait séjourné et créé comme le prouve sa toile Barbizon en automne. (voir figure 4)
On lui attribue aussi une relation d’apprentissage avec Corot, grand nom de l’école de Barbizon, qui lui proposait quelques exercices naïfs d’études en plein-air, donnant ainsi voix au primitivisme d’avant-garde, et faisant un lien avec Baudelaire qui associait « l’œil innocent » au génie artistique. (Jane Roberts Mooney, 2004) Il y a donc un lien à faire avec la façon d’étudier la nature, selon Corot, associé au naturalisme, et celle de la représenter par Redon. Bref, on pourrait défendre l’hypothèse que l’absence de détail dans La peur pourrait être une tentative de : « reclaim the ‘innocent eye’, “to approach, as closely as possible, what [he] sees.” In honing his perceptivity he amplifies his receptivity to the ultimate tutor, nature. » (Ibid)
De plus, l’ouvrage de Stephen F. Eisenman The Temptation of Saint Redon propose que les diagonales produites par le sol et les pattes du cheval illustrées dans La Peur qui permettent aux regardeur.ses d’imaginer la vitesse de celui-ci ne sont pas tout à fait anatomiquement justes. Cette façon de représenter le réel, en misant sur l’effet de mouvement plutôt que sur l’exactitude, serait aussi un enseignement de Corot.
Bref, malgré la différence à première vue, les enseignements de Corot et de l’école de Barbizon peuvent se retrouver dans les influences de Redon. Comme quoi, les liens perméables entre les courants et les artistes sont la clé à la compréhension d’une œuvre, comme l’enseignait Pomarède.
L’influence de Baudelaire
Un autre lien entre le texte de Pomarède et le travail de Redon, rapidement mentionné plus haut, serait l’influence de Baudelaire. Il n’est pas inconnu que Redon fut très inspiré par le romantique Baudelaire, à vrai dire : « Redon did not simply draw from Baudelaire. He had personal things to say. The lucidity with whcich he evaluated, praised, or condemned the works exhibited was entirely his own. » (The Museum of Modern Art, 1961) (voir figure 5) Cet attrait pour ce poète, et Goethe, lui valent le titre du « dernier romantique » attribué par Guillaume Janneau. (Jane Roberts Mooney, 2004) Il est aussi possible de faire un lien avec ce que soulève Pomarède en expliquant que Baudelaire et le romantisme proposent que la nature ne serait rien sans les sentiments et les perceptions qu’elle inspire chez les artistes (Pomarède, pages 21 et 22). Cette façon de penser s’apparente beaucoup à celle de Redon quant à la place du paysage comme évocation d’une émotion, ici, la peur. En termes de courants, l’artiste aurait des inspirations romantiques afin de créer une œuvre romantico-symboliste. Pomarède aurait salué cette harmonie, porteuse de créativité. (Pomarède, pages 26 et 27)
https://www.moma.org/collection/works/63101
Conclusion
Bref, l’analyse de La peur d’Odilon Redon est un excellent exemple pour comprendre ce que Pomarède tentait d’exprimer dans son texte L’école de Barbizon. Les influences du naturalisme de Corot et du romantisme de Goethe et de Baudelaire se marient afin de créer l’âme créatrice de Redon, qui n’est définitivement pas préfiguratrice du surréalisme. Sur un autre ordre d’idées, l’harmonie entre les courants évoquée par Pomarède semble être une piste optimiste à envisager, vivant dans le climat de peur provoqué par les évènements actuels…
BIBLIOGRAPHIE
- POMAREDE, Vincent, « L’étude de L’école de Barbizon: une nécessaire remise en question de l’histoire de l’art », L’École de Barbizon. Peindre en plein air avant l’impressionnisme, 2002, Lyon, Musée des beaux-arts / RMN, p.12-27.
- NEGINSKY, Rosina et CIBELLI Deborah Cibelli, « Light and Obscurity in Symbolism», Cambridge Scholars Publishing, 2016, retrouvé sur https://books.google.ca/books?id=Iwn5DAAAQBAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false
- ART INSTITUTE CHICAGO, «Fear» retrouvé sur: https://www.artic.edu/artworks/106581/fear
- MOONEY, Jane Roberts. (2004). « Capturing the urphaenomen: Odilon redon, goethe, and the morphology of the symbol.» (Order No. 3156183, The University of North Carolina at Chapel Hill). ProQuest Dissertations and Theses, , 340. Retrouvé sur: https://search.proquest.com/docview/305169058?accountid=14719
- EISENMAN, Stephen. «The Temptation of Saint Redon: Biography, Ideology, and Style in the Noirs of Odilon Redon» University of Chicago Press, 1992. Retrouvé sur https://books.google.ca/books?id=FUk2fiY_XMUC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false
- DARIO, Gamboni, «Un souvenir d’enfance d’Odilon Redon partagé par d’autres artistes» Fiction et vérité, 2000, retrouvé sur http://www.item.ens.fr/articles-en-ligne/fiction-et-verite/
- The Museum of Modern Art en collaboration avec l’Art Institute of Chicago. «Odilon Redon, Gustave Moreau, Rodolphe Bresdin.» 1961. Retrouvé sur: https://assets.moma.org/documents/moma_catalogue_3419_300062233.pdf.



Tout d’abord, bravo pour votre texte et pour votre audace d’avoir choisi une gravure à l’eau-forte d’Odilon Redon. Dès le début de votre analyse, la structure est expliquée de manière très limpide ce qui aide grandement à la compréhension de votre processus logique. J’ai vraiment apprécié le passage où vous parlez du poème de 1782 Der Erlkönig de Goëthe, j’aurai aimé y voir de façon plus concrète une description plus détaillée de ce qui aurait par exemple, poussé l’artiste à illustrer ce poème en œuvre, s’il y a un lien potentiel avec sa démonstration de l’invisible et de l’émotion psychique qu’il souhaitai illustrer.
J’avoue ne pas avoir lu le texte avec lequel vous avez travaillé l’œuvre et je trouve pertinents les propos que vous faites ressortir, même si vous semblez vous éparpiller dans ceux-ci qui ressemblent à une énumération d’idées qui mène à ce que vous voulez dire, dans la dernière partie de votre analyse. J’admire aussi le fait que vous assumiez le fait que votre œuvre se trouve en contradiction totale avec le texte que vous avez choisi, comme vous le dites si bien : « un paysage symboliste qui n’a rien à voir avec les arbres et les paysages doux et verts des peintres de Barbizon ? ». Vos liens entre Redon et les autres auteurs et artistes, comme Baudelaire et Corot appuient et renforcent la pertinence de l’œuvre choisie. En somme, ça reste un texte fluide qui s’inscrit dans la contemporanéité où vous bouclez la boucle.