
Source de l’image: https://www.marmottan.fr/notice/4014/
Reconnu comme l’un des pionniers du mouvement impressionniste, Claude Monet est un peintre français qui influencera toute une génération d’artistes. Ses peintures capturent avant tout l’expérience sensorielle des mouvements de son environnement, qu’il représente notamment à l’aide de variation de lumières. Bien que ses œuvres, dans la deuxième moitié de sa vie, mettent l’accent sur l’esthétique des décors terrestres sans aucun signe de modernité (narrativité de la terre), ses tableaux antérieurs harmonisaient davantage paysage et capitalisme, en intégrant l’industriel à la nature environnante, soutient Greg M. Thomas dans son texte From Ecological Vision to Environmental Immersion: Théodore Rousseau to Claude Monet. C’est au travers de cet écrit et de ses descriptions de l’œuvre finale de Monet, Les Nymphéas (1914-1926) (Fig. 2), que nous analyserons, en établissant des comparaisons, le tableau ayant donné son nom à tout un courant artistique: Impression, soleil levant (1872) (Fig. 1).
En 1874, Monet et un groupe d’amis peintres créent la Société anonyme coopérative des artistes peintres, sculpteurs et graveurs et décident d’organiser leur propre exposition quelques deux semaines avant le tant attendu Salon,((WGI. « Impressionism (1860-1886) », The Web Gallery of Impressionism, [En ligne], sans date, consulté le 29 mai 2020, URL: <http://impressionistsgallery.co.uk/periods/impressionism.html >)) où seuls les artistes reconnus par l’Académie des beaux-arts, successeur de l’Académie royale de peinture et de sculpture, étaient exposés.((SINARD, Alisonne. « L’oeil de Claude Monet en cinq tableaux », France Culture, [En ligne], 2018, consulté le 29 mai 2020, URL: < https://www.franceculture.fr/peinture/claude-monet-en-cinq-tableaux >)) Les critiques jugent les œuvres présentées bâclées et criardes, sans subtilité.((ROBINSON, Anette. « Les Nymphéas de Claude Monet », Paris, Nouvelles Éditions Scala, 2018, p. 39)) Louis Leroy, critique d’art du journal satirique Le Charivari, repère la toile Impression, soleil levant de Monet et écrit « Que représente cette toile ? Impression ! Impression, j’en étais sûr. Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans, » donnant ainsi, à son insu, un nom au mouvement impressionniste.((RIVIÈRE, Juliette. « L’Œuvre à la Loupe: Impression, soleil levant de Claude Monet », Kazoart, [En ligne], 2018, consulté le 29 mai 2020, URL: < https://www.kazoart.com/blog/loeuvre-a-la-loupe-impression-soleil-levant-de-claude-monet/ >)) Un nom bien porté puisque, issu du jargon des peintres, ce terme désignait l’intérêt grandissant des paysagistes pour le rendu atmosphérique, au contraire de la description minutieuse Académique.((MUSÉE MARMOTTAN MONET. « Impression, soleil levant », Musée Marmottan Monet, [En ligne], sans date, consulté le 29 mai 2020, URL: < https://www.marmottan.fr/notice/4014/ >))
Cet effet est atteint en partie grâce à la touche volontairement visible du pinceau présente dans l’ensemble du tableau, mais particulièrement apparente au bas de la peinture analysée, dans les vagues de l’avant-port. Ce geste rapide est nécessaire, puisque les impressionnistes peignent généralement en plein air, s’imprégnant de la brise, des odeurs, des couleurs, de la chaleur et de la fraîcheur du moment, qu’ils capturent avant que celui-ci ne disparaisse.((ROBINSON, Anette. « Les Nymphéas de Claude Monet », Paris, Nouvelles Éditions Scala, 2018, p. 39)) Ces touches donnent un aspect inachevé à l’œuvre, la simple impression d’un moment. Elles capturent ce que l’artiste ressentait lors de son observation initiale. Comme Greg M. Thomas le mentionne, Monet se concentre sur le mouvement autour de lui et de son sujet, en créant une animation visuelle de l’environnement ambiant et en jouant avec les sensations de la motion perpétuelle de l’eau et du vent présente sous diverses formes. Le ciel jaunâtre et brumeux s’inscrit également dans cette idée, rappelant le smog des industries marquant le XIXe siècle. Cette image d’industrialisation est d’autant plus apparente par les mâts, les grues et la fumée des cheminées d’usines ou de bateaux à vapeur distingués à l’arrière.
Cette direction thématique est bien différente du portrait que nous fait Thomas des œuvres postérieures de Monet. Comme nous l’avons mentionné, les tableaux de l’artiste, à cette époque, ne s’inscrivent pas encore de manière homogène dans la narrativité de la terre (« earth narrative »), car on y retrouve toujours la narrativité humaine. Non seulement l’industriel est-il présent, mais on remarque, au plan moyen, trois petites barques de plus en plus vagues, portant des passagers. Cela est impensable chez le futur Monet, qui se concentre exclusivement sur l’expérience esthétique des processus organiques en transformant le tridimensionnel en bidimensionnel par « l’effondrement » de sa position d’observation à l’intérieur du tableau, écrit Thomas. De plus, dans Impression, soleil levant, le positionnement optique n’est pas aussi radical qu’à l’époque des Nymphéas (Fig. 2), où l’artiste ne peint que des vues rapprochées sans point de fuite et sans ligne d’horizon, de manière à ce que l’observateur se retrouve figurativement les deux pieds dans l’eau. Quand bien même, le point de vue du tableau analysé, par l’absence quasi entière du premier plan (on devine l’arête d’un quai en bas à gauche),((MUSÉE MARMOTTAN MONET. « Impression, soleil levant », Musée Marmottan Monet, [En ligne], sans date, consulté le 29 mai 2020, URL: < https://www.marmottan.fr/notice/4014/ >)) reste toujours en affront avec le point de vue traditionnel Académique, qui présente la peinture comme une fenêtre à travers laquelle on observe un tout.((THOMAS, Greg M. «Ecological Vision and Environmental Immersion: Théodore Rousseau to Claude Monet», dans Stephen F. EISENMAN (dir.), From Corot to Monet: The Ecology of Impressionism, New York, Skira, 2010, p. 55))

Malgré cela, une perspective est toujours présente, quoique grandement atmosphérique. Le ciel, occupant le tiers supérieur de la peinture, est bien distingué de l’eau par la ligne d’horizon et les détails s’estompant dans le bleu lointain et rafraîchissant du Havre,((ÉQUIPE MUSIQ’3. « Impression, soleil levant. Retour au Havre. », RTBF, [En ligne], 2017, consulté le 29 mai 2020, URL: < https://www.rtbf.be/musiq3/article/detail_impression-soleil-levant-retour-au-havre?id=9714287 >)) contrasté uniquement par l’orange chaud du soleil levant, point central de l’œuvre. Il est intéressant de noter que, selon Margaret Livingstone, professeur de neurobiologie à l’université Harvard, malgré l’éclat apparent de ce soleil, celui-ci possèderait la même intensité lumineuse que le reste du ciel.((LIVINGSTONE, Margaret. « Vision and art », The biology of seeing, Boston, Harry N. Abrams, 2002, p. 38)) En effet, la désaturation complète de la toile rend l’astre lumineux et son reflet pratiquement invisibles (Fig. 3). Réel maître des couleurs, Monet arrive parfaitement à capturer la timidité caractéristique du soleil de l’aube par sa juxtaposition astucieuse de teintes.

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Enfin, comme le rapporte le texte de Thomas, Monet est un artiste qui peint avec toute la force de sa subjectivité. Bien qu’il y ait des différences de motif fondamentales entre les œuvres Impression, soleil levant et Les Nymphéas, représentant deux étapes majeures de son parcours artistique, l’évolution de l’une à l’autre se fait de manière logique. La représentation de l’expérience sensorielle garde toujours une place primordiale chez Monet, pour qui le sujet importe moins que celle-ci.((ROBINSON, Anette. op. cit, p. 58)) Bien qu’il passe d’une fusion entre la nature et le capitalisme à une narrativité de la terre pure et simple, son travail conserve toujours les variations de lumières des heures de la journée et des saisons comme constantes.
BIBLIOGRAPHIE
ÉQUIPE MUSIQ’3. « Impression, soleil levant. Retour au Havre. », RTBF, [En ligne], 2017, consulté le 29 mai 2020, URL: < https://www.rtbf.be/musiq3/article/detail_impression-soleil-levant-retour-au-havre?id=9714287 >
LIVINGSTONE, Margaret. « Vision and art », The biology of seeing, Boston, Harry N. Abrams, 2002, p. 38
MUSÉE MARMOTTAN MONET. « Impression, soleil levant », Musée Marmottan Monet, [En ligne], sans date, consulté le 29 mai 2020, URL: < https://www.marmottan.fr/notice/4014/ >
RIVIÈRE, Juliette. « L’Œuvre à la Loupe: Impression, soleil levant de Claude Monet », Kazoart, [En ligne], 2018, consulté le 29 mai 2020, URL: < https://www.kazoart.com/blog/loeuvre-a-la-loupe-impression-soleil-levant-de-claude-monet/ >
ROBINSON, Anette. « Les Nymphéas de Claude Monet », Paris, Nouvelles Éditions Scala, 2018, 64 p.
THOMAS Greg M. «Ecological Vision and Environmental Immersion: Théodore Rousseau to Claude Monet», dans Stephen F. EISENMAN (dir.), From Corot to Monet: The Ecology of Impressionism, New York, Skira, 2010, p. 55
SINARD, Alisonne. « L’oeil de Claude Monet en cinq tableaux », France Culture, [En ligne], 2018, consulté le 29 mai 2020, URL: < https://www.franceculture.fr/peinture/claude-monet-en-cinq-tableaux >
WGI. « Impressionism (1860-1886) », The Web Gallery of Impressionism, [En ligne], sans date, consulté le 29 mai 2020, URL:<http://impressionistsgallery.co.uk/periods/impressionism.html >
Beau travail!
Le choix d’eouvre et très pertinente par rapport à le texte choisi. Les explications sont très claires et faciles à suivre. À mon avis, vous avez réussi le plus grand défi de cette analyse, lorsque vous avez expliqué votre œuvre choisie ainsi que les liens importants d’une manière claire et précise qui ne s’éloignait pas trop du texte original.
J’ai beaucoup aimé le fait que vous avez adressé comment la carrière de Monet était en évolution constant, qu’il est passé de toujours avoir des preuves de présence humaine dans ses peintures, à un regard centré uniquement sur la nature elle-même. Dans ses œuvres ultérieures, par exemple, les nénuphars, le spectateur devient également partie de la nature, avec le spectateur qui se déplacé de l’extérieur de la scène pour devenir une partie intégrante de l’environnement peint. Contrairement à ses œuvres précédentes, où le spectateur est passif, qui regard de l’extérieur en dehors de la peinture, il fait maintenant parti du tableau. Cela pourrait être l’un des premiers exemples d’art interactif et Monet pourrait même être un prédécesseur des artistes immersifs contemporains pour lesquels l’objectif principal est de créer un sentiment d’atmosphère.
Un article captivant pour un fait de peinture particulièrement intrigant ! Effectivement, Impression, soleil levant, tableau représentatif du type d’abstraction que les artistes de la Société anonyme coopérative des artistes peintres incorporaient dans leurs œuvres, déconcertait les contemporains de l’époque de Monet, lesquels le jugeaient inachevé. Votre analyse met en évidence, au plan moyen, des silhouettes de barques au loin, vagues, portant des passagers, tout en y ajoutant un contexte non plus urbain, mais industriel : pourrait-on qualifier cette œuvre de « peinture sociale », sachant que le peintre représente un port en activité ? En vrai observateur sensible de la ville moderne, fait-il l’éloge du développement incessant de l’industrialisation ? Il me vient à l’esprit une autre toile de Monet, habitée d’une conscience sociale, dans laquelle les personnages qui l’animent sont des dockers chargés de se coltiner les cargaisons sur le dos : Les déchargeurs de charbon, exposée en 1885. À mon sens, elle contraste avec l’œuvre qui fait l’objet de votre analyse ; Monet met en scène le dur travail des ouvriers, et les tons sombres donnent à la scène une atmosphère sinistre, laissant présager que l’impressionniste s’est fortement inspiré du romancier Zola. Il n’empêche que toutes deux incarnent la « narrativité humaine » ; il serait fort intéressant de les comparer afin d’avoir une meilleure compréhension du positionnement social et politique de Monet, à l’ère de l’expansion du monde industriel.