Whistler : la sociabilité de la Tamise

Artiste cosmopolite par excellence, James Abbot Mcneil Whistler est un peintre du XIXe siècle semblant avoir vécu sur tous les continents. Il partagera en effet sa vie entre son Amérique natale, Saint-Pétersbourg, Paris et Londres. Né en 1834 au Massachusetts, c’est après une tentative de carrière au sein de l’armée qu’il décide de quitter le Nouveau Monde à l’âge de 21 ans et de s’adonner à l’étude des beaux-arts. Whistler étudie à Paris et y passe quelques années, côtoyant alors quelques artistes des cercles réalistes de la capitale, britanniques comme français, peintres comme écrivains. S’il s’impose relativement facilement dans ces cercles, il quittera néanmoins la capitale française pour s’installer à Londres en 1859 et y développer un art bien à lui, se rapprochant des courants impressionnistes en vogue à cette époque tout en maintenant une singularité qui l’éloigne quelque peu du public européen. Passant la majeure partie de sa carrière à Londres, c’est dans cet univers qu’il développera l’essentiel de son travail. S’intéressant à la Tamise et son microcosme, son art, moins réaliste que lyrique lors de sa période londonienne, tente de penser et refléter l’industrialisation et la modernité sur l’homme de la Tamise, homme qu’il côtoie de son appartement donnant directement sur le fleuve britannique. Grandement influencé par les arts décoratifs et orientaux, son œuvre résolument moderne de par son japonisme notamment ne fera jamais l’unanimité et sera vivement critiquée, voire refusée au sein des salons[1][2].  

Figure 1
James McNeill Whistler, Grey and Silver: Old Battersea Reach, 1863, huile sur toile, 50,8 cm x 68,6 cm, The art institute of chicago.
source de l’image : https://www.artic.edu/about-us/mission-and-history

L’analyse présente se portera sur une œuvre discrète du répertoire de James A. M. Whistler, néanmoins éloquente de la période londonienne de l’artiste ainsi que de sa fascination des tonalités, de l’atmosphère et de l’activité de la Tamise. Grey and Silver : Old Battersea Reach, tableau réalisé par Whistler en 1863 au tout début de la carrière en Angleterre, nous présente ainsi une vision de la Tamise particulièrement animée par le va et viens de navires. La composition du tableau semble divisée en trois parties : un premier plan exhibant des marins s’embarquant sur leur barque pour aller rejoindre le ballet des autres navires coulant sur le fleuve, eux-mêmes centraux en second plan. Finalement, l’artiste dévoile un arrière-plan tout à fait industriel, se fondant dans une brume opaque aux tonalités brunâtres, cheminées et cendres faisant échos aux voiles des navires en second plan. Des figures de marins parsèment ces navires qui semblent eux-mêmes de nature industriels sinon commerciaux, accentuant l’effet de ritournelle, tous semblant s’entrecroiser et travailler avec acharnement. Ces figures du premier plan sont expressives d’un esprit d’effort et d’engrenage qui semble constant au sein du tableau, à la fois chez les hommes, les navires et les industries à l’arrière-plan. Les tonalités utilisées par Whistler accentuent cette atmosphère usinière : tons de gris et de bruns, lumière matinale diffuse dans un brouillard cachant les effets du soleil, horizon se fondant dans une pollution qu’elle semble elle-même emmètre. Le trait de pinceau, visible et marqué par une rapidité d’exécution, rappelle lui aussi cet esprit de course et de mouvement, course industrieuse vers la modernité promise par la révolution industrielle. 

À la lumière du texte La poétique de la pollution de l’historien de l’art Jonathan Ribner, il est possible de mieux saisir l’importance et le courant dans lequel Grey and Silver : Old Battersea Reach s’inscrit. Le texte de Ribner met en évidence un certain état d’esprit de l’artiste qui se répercute ainsi sur le tableau présenté. 

Le texte révèle premièrement le grand intérêt de Whistler pour la sociabilité qui entoure la Tamise et sa pollution, un certain aspect communautaire qui semble unique à travers les grands noms ayant peint le fleuve londonien. Sa peinture documente en effet à la fois le fleuve lui-même, mais aussi ses occupants, ajoutant un côté humain qui est tout à fait visible sur Grey and Silver : Old Battersea Reach. Le tableau présente en effet comme centraux les navires et les hommes s’engouffrant et se mouvant dans ces effets d’atmosphères uniques à l’ambiance de la capitale. Whistler tient ainsi à faire une description sociale et humaine de la Tamise en représentant ces figures et ces sujets que Ribner définit comme amoraux[3].  Bien plus évidents sont ces sujets amoraux dans le tableau Wapping (fig. 2) du même artiste, où ces derniers semblent se fondre dans le décor des docks de la Tamise, partageant ainsi l’éclat du tableau avec cette Tamise qui semble hanter le pinceau de Whistler[4].

Figure 2
James McNeill Whistler, Wapping, 1860-1864, huile sur toile, 72 cm x 101,8 cm, National Gallery of Art.
Source de l’image : https://www.whistlerpaintings.gla.ac.uk/catalogue/image/?imageid=y035_001&mid=y035&xml=dat

Jonathan Ribner nous rappelle ici qu’il s’agit là d’une véritable différence entre Whistler et Monet, ayant lui-même peint la Tamise à une époque ultérieure. Se focalisant presque uniquement sur les effets d’atmosphère et de lumière que procure Londres, Monet ne semble guère s’intéresser à l’aspect social de la pollution, n’ajoutant peu ou pas de figures humaines à ses scènes, et réduisant ainsi la pollution à un effet de brouillard et de flou artistique. Ce travail de l’atmosphère par Monet est particulièrement visible dans sa série des Parlement (fig. 3), dénués d’activité et de figures humaines. Whistler, au contraire, s’imprègne de la saleté de cette pollution jusque dans sa démarche, déambulant avec fascination dans les bas quartiers de Londres, s’inspirant des secteurs délabrés pour reproduire un univers socialement authentique[5].

Figure 3
Claude Monet, Le Parlement, effet de soleil, 1903, huile sur toile, 81,3 cm x 92,1 cm, Brooklyn Museum.
Source de l’image : https://www.brooklynmuseum.org/opencollection/objects/93746

L’amour de Whistler pour les effets de délabrement, d’urbanité et d’industrialité est mise à l’évidence par Ribner dans ses voyages à Venise. Bien que le tableau ici analysé présente une scène londonienne, il est tout à fait possible de percevoir cette application et cette étude de l’industrialisation au sein d’une scène pourtant marine. Dans un dialogue entre modernité et tradition, Whistler met en confrontation les mâts en bois des bateaux se mouvant avec une technologie déjà dépassée et les cheminées crachant leur suie, de manière presque parallèle. Une confrontation que Whistler entretient selon le texte de Ribner, constatant par exemple de quelle manière les cheminées des manufactures se confondent en campaniles grâce aux effets d’atmosphère de la pollution. Une dualité qu’il va aussi étudier avec Nocturne en bleu et or – le Vieux Pont de Battersea (fig. 4), véritable fascination pour le dernier pont en bois traversant la Tamise, témoin d’une période ayant une allure de course folle vers la modernité[6].

Figure 4
James McNeill Whistler, Nocturne: Blue and Gold
Old Battersea Bridge,
1872-1875, huile sur toile, 68,3 cm x 51,2 cm, Tate Britain.
Source de l’image : https://en.wikipedia.org/wiki/Nocturne:Blue_and_Gold–_Old_Battersea_Bridge#/media/File:James_Abbot_McNeill_Whistler_006.jpg

Ainsi le tableau Grey and Silver : Old Battersea Reach vient véritablement appuyer la thèse que Jonathan Ribner tente de démontrer dans son texte La poétique de la pollution. La fascination de Whistler pour la sociabilité entourant la Tamise est particulièrement visible ici, où de nombreuses figures d’hommes et de navires se fondent dans le brouillard lourd de Londres. Si Monet ne semble que s’intéresser aux effets que l’atmosphères produit sur les couleurs et la lumière, Whistler met en avant ces sujets que Ribner définit comme amoraux, se captivant pour cet environnement pauvre et délabré. Finalement, nous avons pu constater une dualité entre modernité et tradition, un jeu de dualisme que Ribner relève et qui est tout à fait visible au sein du tableau, et plus encore dans d’autres œuvres du peintre. Whistler semble ainsi documenter plus que représenter une Londres en pleine révolution industrielle, n’ignorant pas les hommes et les femmes derrière les jeux de lumière, leur donnant une place de choix au sein de son œuvre. 

BIBLIOGRAPHIE

JOBERT, Barthélémy, « WHISTLER JAMES ABBOTT McNEILL (1834-1903) », dans Encyclopædia Universalis. En ligne. < http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/james-abbott-whistler/ >. Consulté le 2 juin 2020.

RAMSAY, Ellen, « Reviewed Work: An American in London: Whistler and the Thames », Labour / Le Travail, vol. 75, 2015, p. 316‑318.

THE ECONOMIST, « A river runs through it; James McNeill Whistler », The Economist, vol. 411, no. 8886, p. 83.

UPDIKE, John, « Whistler in the dark », The New Republic, vol. 213, no 2, 1995, p. 25-28.


[1] Barthélémy Jobert, « WHISTLER JAMES ABBOTT McNEILL (1834-1903) », dans Encyclopædia Universalis. En ligne. < http://www.universalis-edu.com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/james-abbott-whistler/ >. Consulté le 2 juin 2020.

[2] Ellen Ramsay, « Reviewed Work: An American in London: Whistler and the Thames », Labour / Le Travail, vol. 75, 2015, p. 316.

[3] Ibid.

[4] John Updike, « Whistler in the dark », The New Republic, vol. 213, no 2, 1995, p. 27-28.

[5] The Economist, « A river runs through it; James McNeill Whistler », The Economist, vol. 411, no. 8886, p. 83.

[6] E. Ramsay, « Reviewed Work: An American in London: Whistler and the Thames », op. cit. p. 317.

One thought on “Whistler : la sociabilité de la Tamise

  1. Alexis Dallaire-Manseau

    Après avoir vu autant d’arbres en étudiant le texte de Pomarède, découvrir Whistler est rafraichissant tout en me gardant près d’une représentation dont je suis habitué, si Rousseau ou. Diaz avaient peint de immeubles et la civilisation, il me semble que ce serait ainsi.

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