Berthe Morisot, Le cerisier, 1891

Présentation de l’artiste

Marie-Pauline Berthe Morisot est née à Bourges en 1841 et décédée à Paris en 1895. Elle est issue d’une famille de la haute bourgeoisie française et souhaite se consacrer professionnellement à la peinture, quoi que cette ambition soit peu partagée par les femmes de son époque. Autant elle a des idées rebelles et fait preuve d’un esprit d’indépendance, autant elle respecte les codes en vigueur de son rang. Elle se marie à Eugène Manet, dont elle aura une fille prénommée Julie. Sa condition sociale lui permet de suivre des cours de peinture dès son jeune âge. Elle rencontre Édouard Manet (frère de son futur mari) en 1867. Bien qu’elle ne soit pas son élève, elle développe une profonde relation artistique avec lui. Elle lui servira également de modèle à plusieurs occasions. En 1874, en compagnie de Monet, Renoir, Pissaro et Degas, elle est la seule femme à co-fonder La Société anonyme coopérative d’artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc. La même année elle participe à la première exposition impressionniste à Paris, et trouve sa place dans ce cercle restreint qui a pour centre Édouard Manet, dont la réputation est déjà bien établie.((Pierre Curie et Anne-Birgitte Fonsmark (dir.), Le jardin des Hansen. La collection Ordrupgaard,(catalogue d’exposition), Paris, Musée Jacquemart-André, Fonds Mercator, p.126.)) À Paris, une exposition posthume à la galerie Durand-Ruel présenta plus de quatre cents de ses œuvres.((Art and Culture, En ligne. <https://artsandculture.google.com/entity/%2Fm%2F01cct?hl=fr>. Consulté le 2 juin 2020.)) Son acte de décès indiquait qu’elle était sans profession.(( Sylvie Patry (dir.), Berthe Morisot. Femme impressionniste, (catalogue d’exposition), Québec, Musée national des beaux-arts du Québec/New York, Rizzoli Electa, 2018, p.215.))

Description formelle

Scène extérieure banale de la vie moderne, perçue dans une douce lumière du jour et aux couleurs estompées. Forme triangulaire au centre du tableau représenté par une échelle de cueillette fruitière. Debout sur cette échelle se trouve un personnage féminin vu de côté. À l’arrière-plan on voit de la végétation, des arbres et un ciel bleu. Un deuxième personnage féminin est dessiné à l’avant plan aux trois quarts de sa silhouette, placé de dos. Les traits du pinceau témoignent d’un mouvement continuel. Une grâce et une élégance se dégagent aisément de cette œuvre de très grand format.

Analyse de l’œuvre

J’aimerais tenter de faire un rapprochement entre le tableau Le cerisier de Berthe Morisot et le texte de Marie-Pierre Salé, traitant de la tradition de la peinture en plein air pendant la première moitié du XIXe siècle.((Marie-Pierre Salé, « Dessiner en plein air. Entre ‘sur nature’, souvenir et atelier », Dessiner en plein air. Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, Louvre/Lienart, 2017, p. 9-26.)) Est-ce que la scène peinte par Morisot est la reproduction exacte de la réalité ou une scène transformée grâce à l’imagination du peintre ? Salé parle souvent de croquis fait sur nature et de retour à l’atelier pour terminer l’œuvre. Qu’en est-il de celle de Morisot ?

Encore étudiante, Berthe Morisot démontre déjà son intérêt pour s’exercer à peindre à l’extérieur. Ainsi en témoignent ces deux citations : «En 1860 …Désireuses de peindre en plein air, Edma et Berthe décident d’étudier auprès de Camille Corot.»((Sylvie Patry (dir.), Berthe Morisot. Femme impressionniste, (catalogue d’exposition), Québec, Musée national des beaux-arts du Québec/New York, Rizzoli Electa, 2018, p.190.)). «En 1863 …. Berthe passe beaucoup de temps à peindre dehors sans Corot…»((Sylvie Patry (dir.), Berthe Morisot. Femme impressionniste, (catalogue d’exposition), Québec, Musée national des beaux-arts du Québec/New York, Rizzoli Electa, 2018,   p.192.)). Doit-on spécifier ici que Corot son professeur, était un peintre paysagiste. Une troisième confirmation quelques années plus tard, nous assure de cet intérêt constant chez Morisot. «Dès la fin des années 1860, Morisot entend renouveler la peinture de figures en peignant en plein air. Elle multiplie les tableaux mettant en scène son entourage familial à Paris, dans des jardins ou au bord de la mer, mêlant évocation des loisirs bourgeois et innovation picturale.»(( Musée national des beaux-arts du Québec, Berthe Morisot. Femme impressionniste. En ligne. < https://www.mnbaq.org/exposition/berthe-morisot-1256>. Consulté le 2 juin 2020.)) En poursuivant notre recherche chronologique, il devient intéressant de saisir que Morisot démontre l’assurance de proposer des tableaux encore à l’étape de croquis selon les goûts de certains. «Une des caractéristiques les plus souvent relevées et vilipendées par la presse de l’époque est le caractère inachevé des tableaux de Morisot, qui se joue délibérément des frontières établies entre esquisse et fini. Ses expérimentations deviennent de plus en plus audacieuses et culminent au début des années 1880 avec les scènes de plein air peintes dans le jardin de la maison qu’elle loue à Bougival. L’artiste fusionne figures et fonds.»(( Musée national des beaux-arts du Québec, Berthe Morisot. Femme impressionniste. En ligne. < https://www.mnbaq.org/exposition/berthe-morisot-1256>. Consulté le 2 juin 2020.))

Voici finalement ce qui en est réellement de l’œuvre Le cerisier. Quoi que Berthe Morisot s’installe à l’extérieur pour saisir le moment où sa fille Julie cueille des cerises,  perchée dans une échelle, le croquis de cette scène est de petit format, tandis que la toile terminée mesure près de 154 cm de haut. De même, Morisot fera de nombreuses études dans son atelier avant de terminer son tableau. «Le tableau du jour a été peint à la fin du printemps 1891 dans le jardin de la maison Blotière. Julie Manet et Jeannie Gobillard vont en être les modèles. Le tableau sera terminé au retour à Paris dans l’atelier de la rue de Villejust.»(( VisiMuZ Éditions, Livres numériques beaux-arts, Le cerisier Berthe Morisot, 2015. En ligne. <http://www.visimuz.com/11072015-morisot-cerisier/>. Consulté le 3 juin 2020.)). Un deuxième article vient confirmer que ce tableau de scène extérieure n’est pas la reproduction du croquis du départ, mais bien l’ajout et la modification de détails au gré de l’imagination de l’artiste pour rendre la scène encore plus réelle. «Cette charmante œuvre, comme saisie sur le vif dans la lumière de printemps, est en fait l’inverse de ce qu’elle paraît : une peinture méditée, conduite en de multiples études, après maints efforts et changements de modèles …. Commencée par un dessin aux crayons de couleur pris sur le vif, l’œuvre définitive est menée à bien sur les encouragements de Renoir, après maintes études de détail et d’ensemble… La qualité graphique de la composition, orchestrée autour de l’échelle, ainsi que la souplesse de la touche, toujours vive mais plus longue, dessinant dans la couleur formes et silhouettes, repose sur cette multiplicité d’études sans rien perdre de naturel. (Dossier de presse de l’exposition 2012, musée Marmottan Monet)»(( Rivage de bohème,https://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-19e-siecle/berthe-morisot.html>. Consulté le 2 juin 2020.))

J’aimerais ajouter que Morisot a fait une deuxième représentation de cette même scène, qui m’a été impossible de joindre à ce texte étant donné qu’elle fait partie de la collection privée de Bruce et Robbi Toll. On peut cependant l’apprécier dans le catalogue de l’exposition Berthe Morisot du Musée national des beaux-arts du Québec à la page 163.((Sylvie Patry (dir.), Berthe Morisot. Femme impressionniste, (catalogue d’exposition), Québec, Musée national des beaux-arts du Québec/New York, Rizzoli Electa, 2018, p.163.))

C’est ainsi que la démarche artistique de Berthe Morisot vient confirmer le travail de Marie-Pierre Salé. Il y a dans la réalisation d’une œuvre sur nature le mystérieux mélange de la réalité et la magie de l’artiste de talent. Madame Morisot réussit à capturer l’essence de la vie et nous invite à une méditation souvent mélancolique sur ces relations entre l’art et la vie.

 BIBLIOGRAPHIE

Art and Culture, En ligne. <https://artsandculture.google.com/entity/%2Fm%2F01cct?hl=fr>. Consulté le 2 juin 2020.

CURIE, Pierre et Anne-Birgitte FONSMARK (dir.), Le jardin des Hansen. La  collection Ordrupgaard,(catalogue d’exposition), Paris, Musée Jacquemart-André, Fonds Mercator, 2017, 175 p.

Musée national des beaux-arts du Québec, Berthe Morisot. Femme impressionniste. En ligne. < https://www.mnbaq.org/exposition/berthe-morisot-1256>. Consulté le 2 juin 2020.

PATRY, Sylvie (dir.), Berthe Morisot. Femme impressionniste, (catalogue d’exposition), Québec, Musée national des beaux-arts du Québec/New York, Rizzoli Electa, 2018, 247 p.

Rivage de bohème, https://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-19e-siecle/berthe-morisot.html>. Consulté le 2 juin 2020.

SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air. Entre ‘sur nature’, souvenir et atelier », Dessiner en plein air. Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, Louvre/Lienart, 2017, 197 p.

VisiMuZ Éditions, Livres numériques beaux-arts, Le cerisier Berthe Morisot, 2015. En ligne. <http://www.visimuz.com/11072015-morisot-cerisier/>. Consulté le 3 juin 2020.

4 thoughts on “Berthe Morisot, Le cerisier, 1891

  1. Clara Cloutier-Vallières

    Belle description simple de l’œuvre. Peut-être cependant établir des liens entre les caractéristiques formelles présentées et la thèse de l’analyse. Selon moi, il aurait aussi été intéressant de traiter à fond les corrélations avec le texte de Marie-Pierre Salé. L’autrice nous parle par exemple de Millet ou Corot qui imprègnent leurs œuvres revues en atelier de leurs impressions du motif (p.13). Aussi, en approfondissant le caractère d’enseignement de Corot, cela appuierait votre propos face à l’œuvre de Morisot : « ce tableau de scène extérieure n’est pas la reproduction du croquis du départ, mais bien l’ajout et la modification de détails au gré de l’imagination de l’artiste pour rendre la scène encore plus réelle ». Car oui, son maitre, Corot, était un peintre paysagiste, mais plus encore, un des fondateurs de l’école de Barbizon. Il entrainait avec lui des valeurs non-académiques. Ces ajouts, en plus consolider l’explication du contexte de création de Morisot, tisse un lien direct avec le chapitre de Marie-Pierre Salé où elle explique que les artistes du cercle de Barbizon cherchent à « retrouver un regard naïf et transcrire les impressions reçues » (p.12).

    Somme toute, très bon travail concis et facilement compréhensible qui mériterait un peu plus de liens avec le riche texte étudié.

  2. Sophie Piattier

    « Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égale à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé, car je sais que je les vaux » (carnets de notes de Berthe Morisot, Mézy, 1891). Berthe Morisot, ici, met en exergue toute la complexité d’être une artiste peintre au 19ème siècle et la difficulté d’être reconnue comme telle et non affiliée à l’amateurisme.
    Comme le souligne Lucie dans son article, l’artiste est tiraillée sans cesse entre son rang social, ses conventions et sa volonté de peindre la vie moderne.
    Dessiner et peindre en plein air deviendront pour elle un instrument d’expérimentation, d’observation de la société contemporaine. Pour autant, Berthe Morisot n’aborde pas cette activité de manière classique, à travers le genre du paysage. Elle dira par ailleurs « les paysages m’ennuient… ». (Lettre à Edma de 1869), ce sont les figures qui l’intéressent et leur interaction avec la nature, la lumière et le temps qui passe. Le paysage peut être urbain ou bucolique, il est seulement le réceptacle d’un moment de vie.
    Linda Nochlin parle des « stimulantes ambiguïtés » de Berthe Morisot, tant dans sa personnalité que dans la composition de ses œuvres, seule la capture de l’instant reste un élément constant de sa quête.

    Source : PATRY, Sylvie, Anne HIGONNET, Berthe Morisot (catalogue exposition juin-septembre 2019), Paris, Flammarion, Musée d’Orsay, 2019, p.13-35 ; p.63-64.

  3. Emile Lajeunesse-Trempe

    Votre analyse de l’œuvre de Berthe Morisot tend à nous faire questionner le lien entre la réalité et l’art. Si le dessin impressionniste, aux allures inachevés, nous donne l’impression d’une réalité transposée sur la toile passant par le prisme de l’artiste, le fait que Berthe Morisot termine ses œuvres en atelier et dans des dimensions beaucoup plus impressionnantes que ses croquis réalisés en extérieur, comme vous l’indiquez, pourrait être le sujet de nombreuses discussions animés. La critique de l’époque semble préférer ce format, mais la tendance chronologique de Morisot à présenter des œuvres toujours moins retravaillés et plutôt peinte en extérieur à la manière de croquis démontre bel et bien une évolution des mentalités face à ce type de peinture. Cette évolution des mentalités est intéressante, et il aurait été pertinent de suivre cette évolution chez les critiques d’art qui ne semblent alors que peu intéressés par cette école avant-gardiste. Berthe Morisot fait-elle figure d’exception au sein de mouvement, ou tous et toutes tendent ensemble à réaliser de plus en plus la peinture en extérieur et de manière plus rapide ? Il est toujours intéressant de saisir l’artiste dans son temps, son espace et ses liaisons.

    Émile Lajeunesse-Trempe

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