Eugène Boudin, le roi des ciels

D’un père commerçant maritime et d’une mère femme de chambre sur des bateaux commerciaux, Eugène Boudin est né en 1824 dans le port de Honfleur en Normandie. Dès l’âge de onze ans, son père lui trouve une occupation comme mousse. Il effectue alors de courts transports en mer entre le Havre et Honfleur.

À 22 ans alors qu’il travaille depuis quelques années dans l’imprimerie, la papeterie et l’encadrement et qu’il s’émerveille devant travail de sa clientèle artiste, il décide de se consacrer entièrement à cette forme d’art qui le passionne.  

Durant plusieurs années, il gagne sa vie en peignant des natures mortes et des portraits pour la bourgeoisie, mais aux environs de 1860, alors qu’il retourne vivre dans sa ville natale, le transport ferroviaire se développe et l’industrie touristique amène des voyageurs à profiter de la mer. Il s’agit d’une pratique à la mode appelée « bain de mer » et Boudin y trouve une véritable vocation : les scènes de plage.

Devant la mer et ses littoraux qui ont bercé son enfance, il exploite à fond sa capacité unique à saisir la lumière, l’air et l’eau, les éléments les plus instables et les plus fluctuants de la nature. Son travail exceptionnel de peintre de marines rassemble près de 4 500 tableaux, dessins et aquarelles. Eugène Boudin est décédé devant la mer à Deauville durant l’été 1898.

Dû à la place prépondérante du ciel et des effets atmosphériques dans son œuvre, Camille Corot le surnommait le «Roi des ciels»((Musée Jacquemart-André, dossier de presse, https://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-19e-siecle/eugene-boudin.html))alors que Baudelaire disait de lui qu’il était le « peintre des beautés météorologiques »((CAMPARIO,Jean-François,Baudelaire aux ciels de Boudin, pp. 59-80, en ligne https://www.persee.fr/doc/etnor_0014-2158_1999_num_48_3_2399)).

Marée montante à Deauville

La composition de ce tableau est la signature classique de Boudin. Elle met en valeur l’immensité du ciel qui occupe les deux tiers du tableau, alors que la terre, elle, ne représente qu’une fine bande linéaire au tiers inférieur du tableau.

Sur cette plage humide, à l’écart des vagues tumultueuses d’un océan venteux, Boudin dispose quelques personnages miniaturisés dans l’immensité du décor. À l’extrême droite du tableau, loin en mer, se trouvent quatre bateaux toutes voiles gonflées sur les eaux agitées. Un effet de perspective entre ces batelets établit une relation de distance claire et impressionnante entre la plage, la mer et l’horizon lointain.

Un jeu de pinceau énergique s’opère dans ce ciel couvert. La brosse de l’artiste griffe parfois la toile tandis qu’à d’autres moments, elle y laisse des touches pommelées ou des amas de peinture grasse. Ces marques dynamiques traduisent bien la trajectoire changeante du vent et des nuages en constante mouvance. Quant aux vagues qui s’effondrent d’elles-mêmes avant d’atteindre la plage, elles sont faites de coups de pinceau unidirectionnels qui matérialisent bien l’ondoiement puissant et résolu des vagues qui se ruent sur la plage.  

Au niveau chromatique, le gris semble être la couleur prédominante avec quelques nuances de gris bleu, gris vert et lilas. Alors qu’un lavis ocre apparait en transparence et réchauffe l’ambiance, quelques accents blancs viennent ponctuer la scène de jeux de lumière discrets dans ce climat nuageux.

La terre, la mer et le ciel se rencontrent dans ce tableau de taille moyenne. Pourtant, la vaste distance qui oppose les personnages et les bateaux produit une impression d’immensité qui tient de l’ordre du grand format. On sent une certaine domination de la nature colossale sur l’humain ainsi que le respect que ce dernier lui doit en retour.

Marie-Pierre Salé, Peindre sur le motif

Marie-Pierre Salé est une spécialiste de l’art au XIXsiècle et conservatrice au département des arts graphiques du Musée du Louvre. Le sujet de mon résumé analytique était d’ailleurs un extrait de son livre Dessiner en plein air publié aux éditions Lienart en 2017. Salé y met la lumière sur le dessin « sur nature »((SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air. Entre « sur nature », souvenir et atelier. Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, Louvre/ Lienart, 2017, p. 9-26)) une démarche distinctive qui fait son apparition au 19e siècle. Aussi appelé dessin « sur le motif »((SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air. Entre « sur nature », souvenir et atelier. Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, Louvre/ Lienart, 2017, p. 9-26)) il s’agissait plus souvent qu’autrement d’une image de référence effectuée en plein air et qui était retravaillée en atelier.

Étrangement, Salé ne parle pas de Eugène Boudin dans son texte. Bien qu’il ait gagné en popularité dans la deuxième moitié du 19e siècle et que Salé se penche sur la première moitié du XIXe siècle, il s’agit pourtant, non seulement d’un des précurseurs de l’impressionnisme, mais également d’une figure de proue de la peinture « sur le motif ». En effet il aurait été l’un des tout premiers peintres français à sortir son chevalet de l’atelier pour l’apporter en nature et y peindre des paysages sur place. Il apparait étonnant que ce précurseur incontournable de la peinture « sur le motif » ne fasse pas partie de l’éventail étoffé d’artistes auxquels Salé s’intéresse.

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Portrait de Eugène Boudin peignant sur le motif à Deauville-Trouville en juin 1896, soit deux ans avant son décès.
Source: National Gallery Art USA

Forêts, terres et mers

Pour illustrer son propos, l’autrice cite le travail d’un bon nombre de peintres comme Corot, Michallon et Bertin, pour ne nommer qu’eux, qui sont des peintres « sur le motif » et qui créent des paysages forestiers ou, du moins, des paysages ou la nature est indissociable de la végétation. Elle parle entre autres de Valenciennes qui, lui, préconisait un savoir quasi botanique de la nature pour en extraire justement l’essence picturale.

Bien que Boudin soit une icône de la peinture sur le motif, ses sujets de prédilection sont le ciel, la mer, et les rivages qui composent des paysages où la nature est mise à l’honneur. Cette approche maritime correspond en tous points au désir de traduire la nature en image. Salé nous incite cependant à penser que la végétation luxuriante est un sujet inhérent et indissociable au concept de nature et donc à la peinture « sur le motif».

Réalisme ou ressenti

Dans son texte, Salé décortique également diverses avancées techniques qui avaient pour but d’amoindrir l’écart entre la scène réelle à la scène repeinte en atelier. Selon le texte, l’objectif des peintres paysagistes de l’époque était d’observer la nature et de la reconstituer de mémoire. Les esquisses sur papier croquées effectuées en plein air étaient presque exclusivement destinées à être transposées sur toile en atelier, et servaient d’inspiration pour créer des paysages réalistes et idéalisés. Ce réalisme perdurera également dans la deuxième moitié du XIXe par exemple chez Courbet qui, bien que considéré comme peintre de marines, s’inscrit dans cette continuité d’une représentation réaliste de la nature.

Eugène Boudin ne fait pourtant pas qu’esquisser en plein air : il peint littéralement en nature. Il ne cherche pas à reproduire avec précision, détails et réalisme. Il s’efforce plutôt d’interpréter de façon sensible les éléments bruts de la nature et de l’environnement qui s’offre à ses yeux.

Contrairement aux peintres paysagistes majoritairement présentés par Salé, les gestes de Boudin sont visibles dans ses peintures. La trajectoire vigoureuse du brossage dans ses ciels fait partie de la lecture du tableau. Ces traces sont les témoins de l’énergie qu’il déploie pour fixer ses impressions du sujet avant que la nature chancelante ne le transforme.

Précurseur et successeur

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Claude Monet, Impression soleil levant, Le Havre, 1872, huile sur toile, 48 × 63 cm
Source: Les vitrines du Havre

L’influence de Boudin sur son élève et ami Claude Monet témoigne bien du glissement graduel de la peinture sur le motif durant le XIXe siècle, passant d’une vision académique et rigide telle que détaillée par Salé, à une interprétation parfois plus sensible et intuitive de la nature.

 « Je suis enfin affranchi des plus pressants. J’ai bien encore à subir des tourments de toutes sortes, mais la nécessité qui rend stupide a disparu»(( Note dans le journal personnel de Boudin en 1855, https://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-19e-siecle/eugene-boudin.html, consulté le 30 mai 2020)).

-Eugene Boudin

Bibliographie

  1. SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air. Entre « sur nature », souvenir et atelier. Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, Louvre/ Lienart, 2017, p. 9-26.
  2. CAMPARIO, Jean-François, Baudelaire aux ciels de Boudin, édition Percée,1999, p.63-65
  3. Wikipedia, Eugène Louis Boudin, https://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Boudin#Son_%C5%93uvre, Consulté le 30 mai 2020
  4. Genèse de l’impressionnisme, Si l’art était conté, http://www.httpsilartetaitconte.com/archive/2017/10/29/genese-de-l-impressionnisme-5994004.html, consulté le 3 juin 2020
  5. Universalis.fr, https://www.universalis.fr/encyclopedie/motif-peinture , consulté le 1er Juin 2020
  6. André Malraux, Eugène Boudin le roi des ciel, MuMa Musée d’art moderne, https://www.youtube.com/watch?v=9n2b1wpFcDI, consulté le 1er juin 2020
  7. Rivage de Bohème, https://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-19e-siecle/eugene-boudin.html, consulté le 2 juin 2020

One thought on “Eugène Boudin, le roi des ciels

  1. Nadège Bériault

    Bonjour,
    Dans l’analyse formelle de l’œuvre, vous spécifier que Boudin utilise les deux tiers de sa toile pour représenter le ciel. Cet élément est une particularité chez Boudin puisque l’on retrouve ces proportions dans la majorité de ses œuvres. Votre titre est très pertinent puisqu’en plus d’être reconnu pour ses ciels par des personnalités, par exemple Baudelaire, Boudin affirme lui-même que le principal sujet de ses œuvres est le ciel, et même que les paysages ne sont qu’un prétexte pour mieux les illustrer. En effet, dans les années 1880, il rend l’horizon flou afin de faire miroiter le ciel dans l’eau et donc, lui donner encore plus d’importance. Par exemple, dans son œuvre Barques et estacades, peintes en 1890, la palette utilisée pour créer le ciel et la mer est identique et seule la touche nous permet de distinguer les deux éléments. La palette, la touche ainsi que les choix de sujet sont choisies dans le but de magnifier le ciel et lui donner prédominance sur les autres éléments.

    Musée d’art moderne André Malraux, « Œuvres commentées : Boudin, barques et estacade », Dans Ciels. s.d. En ligne. . Consulté le 16 Juin 2020.

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