«Grimshaw was celebrated for his night scenes of cities, in which his palette was touched by the black glamour of smoke pollution and fog, somewhat in the manner of Whistler and Monet.»((Hugh Epstein, «An analogous art : The secret agent and John’s Virtue London paintings and drawings», The secret agent: Centennial essays, London, The Conradian, 2007, p.118.))

John Atkinson Grimshaw, Nightfall down the thames, 1880, huile sur toile, 38.7cm x 61.6 cm Musée de Leeds.
Source de l’image: artuk.org
«I considered myself the inventor of nocturnes until I saw Grimmy’s moonlit pictures.»((Tate Museum, « Atkinson Grimshaw 1836–1893». En ligne. https://www.tate.org.uk/art/artists/atkinson-grimshaw-227. Consulté le 28 mai 2020.)) James McNeil Whistler, artiste peintre connu pour ses Nocturnes, avait su percevoir l’indéniable talent de son contemporain et ami John Atkinson Grimshaw pour la représentation des effets atmosphériques des nuits londoniennes. Ce peintre prolifique est reconnu comme un artiste important de l’époque victorienne. En 1880, il peint Nightfall down the Thames (fig.1) ainsi que plusieurs tableaux du célèbre fleuve, prouvant ainsi qu’il partage avec Turner, Whistler et Monet une fascination pour les impressions visuelles crées par les fumées de Londres. Dans son texte La poétique de la pollution, Jonathan Ribner met l’emphase sur l’importance de ces trois artistes dans la représentation picturale des effets de la révolution industrielle sur l’atmosphère de la capitale anglaise. Afin de faire écho au texte de Ribner, je ferai une courte biographie de John Atkinson Grimshaw, je procéderai ensuite à l’analyse de l’œuvre Nightfall down the Thames et montrerai comment, par son observation du paysage londonien, le peintre arrive, tel que Turner, Whistler et Monet, à exprimer la facture visuelle unique de la capitale anglaise.
John Atkinson Grimshaw naît le 6 septembre 1836 à Leeds en Angleterre. Il reçoit son éducation au King Edouard VI School et bien qu’il soit reconnu comme étant un peintre autodidacte, il est fort possible que son passage dans cette institution ait contribué à son développement artistique. À l’âge de seize ans, il commence à peindre des plantes, des oiseaux et des nids. Il s’intéresse aux écrits de John Ruskin et est très inspiré par l’esthétique du mouvement préraphaélite particulièrement leur attention aux détails des textures des paysages. En 1867, il peint Whitby Harbour by moonlight. Il s’agit de sa première expérimentation avec la lumière faible des rues industrielles la nuit et l’éclairage au clair de lune. Dans les années 1870, sa réputation fait un bon signifiant. Il explore la peinture tonale avec, par exemple, A classical Maiden (fig.2), une toile qui démontre les influences du japonisme et des contemporains comme Whistler. Les années 1880 seront marquées par de graves problèmes financiers pour l’artiste. C’est à cette époque qu’il loue un studio dans Chelsea et produit la majorité de ses scènes nocturnes de Londres et de la Tamise. Il s’intéresse de plus en plus à l’aspect industriel et granuleux de la ville. Il délaisse sa vision romantique de l’espace urbain au profit d’une vision plus réaliste de la vie moderne. L’art de Grimshaw n’a cessé d’évoluer tout au long de sa vie et il s’est éteint le 31 octobre 1893 à l’âge de 57 ans.

John Atkinson Grimshaw, A classical maiden seated on a terrasse by moonlight, huile sur toile, 31 cm x 54 cm, collection privée.
Source de l’image: Sothebys.com
Grimshaw peint Nightfall down the Thames alors qu’il est établi à Londres. La ligne d’horizon assez centrale donne une composition somme toute assez symétrique qui renforce l’équilibre du tableau. Il s’agit d’une œuvre presque monochromatique dans une palette de jaune soufre, une couleur qui évoque la lumière, mais aussi la saleté et la saturation de l’air par la pollution, comme un voile de fumée. Le point focal du tableau est le cercle de lune qui pénètre l’atmosphère vaporeuse du ciel. Le regard du spectateur est ensuite attiré par la réflexion de la lumière sur l’eau, laquelle dégage une impression de quiétude. À l’avant-plan du tableau, deux hommes s’activent sur un bateau. L’échelle minuscule des deux figures perdues dans l’immensité du décor reflète une certaine réflexion sur la majesté du paysage. La ligne d’horizon illustre des mats devenant de plus en plus flous à mesure que le regard s’aventure vers le fond de la perspective et on devine au loin les contours de la ville se découpant du ciel. On peut apercevoir de minuscules points de lumière orange émanant de ce qu’on devine être des maisons dans l’arrière-plan. Karen Sayer dans son texte Atkinson Grimshaw, réflexions on the thames : explorations in the cultural history of light and illumination démontre l’importance pour Grimshaw d’illustrer la modernité en mélangeant différentes sources de lumières : « In Atkinson Grimshaw’s work, we see hidden yet, unusually, static interpretation of both the urban and of modernity through his interest in and use of natural along side multiple forms of artificial light.»((Karen Sayer, « Atkinson Grimshaw, Reflections on the Thames (1880)Explorations in the Cultural History of Light and Illumination», Annali di Ca’ Foscari, Serie occidentale, vol. 51, septembre 2017, pp. 129-147. https://edizionicafoscari.unive.it/media/pdf/article/annali-di-ca-foscari-serie-occidentale/2017/51/art-10.14277-2499-1562-AnnOc-51-17-9.pdf. Consulté le 28 mai 2020. p.135.)) Il y a donc une volonté de capter l’avancement de la civilisation par la capacité de l’homme à éclairer les ténèbres de la nuit. Le tableau est empreint d’une certaine nostalgie qui fait écho au thème romantique de la mélancolie. Il met de l’avant un intérêt pour le picturesque en illustrant une scène du décor local.
Dans le texte La poétique de la pollution, Jonathan Ribner met l’accent sur le regard unique de Monet, Turner et Whistler pour la capitale britannique et plus particulièrement leur intérêt pour les effets atmosphériques dus à la pollution au XIXe siècle. Il est évident que tous les artistes œuvrant à l’époque victorienne ont eu à composer avec le ciel enfumé de la ville. Grimshaw n’en fait pas exception et Moonlight over the Thames n’est pas sans rappeler les effets utilisés par Monet dans sa série sur le pont de Waterloo. Le brouillard vague, voilé et diffus du tableau de Grimshaw rappelle les effets de flou de Monet pour symboliser l’air vicié de la Tamise et suggère une odeur asphyxiante. Malgré le calme du sujet, l’air semble surchargé de vapeurs suffocantes.
Pour Ribner, les peintres du XIXe siècle illustraient les conséquences de la révolution industrielle à Londres et en particulier sur le fleuve. Les Anglais étaient dotés d’une « puissance commerciale inégalée qui se traduisait de façon spectaculaire par l’intensité du trafic sur la Tamise et les rives du fleuve.»((Jonathan Ribner, « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir., Turner, Whistler, Monet, Paris/Londres, Réunion des Musées nationaux/Tate Britain, 2004, p.56.)) Le tableau de Grimshaw fait état de cette intense circulation. Dans le premier plan de l’œuvre, les bateaux sont épars alors qu’ils deviennent un amas flou de mats à mesure que l’œil se rapproche du milieu du tableau évoquant un embouteillage sur le fleuve, signe de l’activité humaine excessive de l’époque.
Tout comme Turner Monet et Whistler, Grimshaw a clairement lui aussi regardé « le brouillard avec l’œil du créateur ».((Ibid., p.51.)) La pollution atmosphérique demeure un sujet d’inspiration pour les artistes d’aujourd’hui. On peut penser, entre autres, à la récente réflexion de Banksy sur la pollution industrielle (fig 3), preuve que les fumées du XIXe siècle, loin de s’être dissipées, étaient annonciatrices de la suite du monde.

Banksy, Snow, 2018.
Source de l’image: banksy.co.uk
BIBLIOGRAPHIE
CORTON, Christine L. London fog : the biography, Cambridge, Harvard University Press, 2015, 408 p.
EPSTEIN, Hugh. «An analogous art : The secret agent and John’s virtue London paintings and drawings», The secret agent: Centennial essays, London, The Conradian, 2007, p.117-178.
RIBNER, Jonathan. « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir., Turner, Whistler, Monet, Paris/Londres, Réunion des Musées nationaux/Tate Britain, 2004, p.51-63.
SAYER, Karen. « Atkinson Grimshaw, Reflections on the Thames : Explorations in the Cultural History of Light and Illumination », Annali di Ca’ Foscari, Serie occidentale, vol. 51, septembre 2017, pp. 129-147. En ligne. <https://edizionicafoscari.unive.it/media/pdf/article/annali-di-ca-foscari-serie-occidentale/2017/51/art-10.14277-2499-1562-AnnOc-51-17-9.pdf>. Consulté le 28 mai 2020.
Tate Museum, « Atkinson Grimshaw 1836–1893». En ligne. <https://www.tate.org.uk/art/artists/atkinson-grimshaw-227>. Consulté le 28 mai 2020.
TREUHERZ, Julian. «Atkinson Grimshaw», The Burlington Magazine, vol. 131, no. 1040, 1989, pp. 789–790. En ligne. <JSTOR, www.jstor.org/stable/883971>. Consulté le 28 mai 2020.
J’aimerais amener une légère correction concernant une certaine partie du texte qui fait référence au brouillard du tableau analysé mis en relation avec ce même effet atmosphérique également observé dans la série Le Pont de Waterloo de Monet. Ce dernier fait usage de techniques qui s’apparentent au mouvement impressionniste et qui traduisent clairement une légèreté face au progrès et à la modernité. La division du ton, qui consiste en la juxtaposition de couleurs complémentaires qui s’avivent les unes et les autres, permet des contrastes faisant partie intégrante des œuvres des artistes de la nouvelle peinture. Ceux-ci utilisent également la fragmentation de la touche qui favorise la combinaison optique des couleurs. Le sujet principal est en fait la lumière et son caractère plus qu’éphémère ce qui explique la rapidité dont les peintres font preuve et l’aspect considéré comme inachevé de l’œuvre. Il me semble donc plus juste de renchérir sur cette citation de la toute première phrase si accrocheuse et, ma foi, très éloquente du lien qu’il est possible d’établir entre Whistler et Grimshaw. Dans sa série de Nocturnes, Whistler opte, tout comme Grimshaw, pour un éclairage de nuit qui tend vers l’unité tonale. Cette idée d’harmonie est également présente dans la touche qu’utilise Whistler et qui rejoint également l’esthétique de Nightfall down the Thames. Les effets de flou dans cette toile rappellent donc plus ceux de Whistler que ceux de Monet tant dans l’esthétique que dans l’atmosphère nébuleuse et presque nostalgique.
Tout d’abord, nous voudrions souligner notre appréciation de Nightfall Down the Thames, de John Atkinson Grimshaw qui nous est immédiatement apparu comme étant implicitement lié au texte de La poétique de la pollution de Johathan Ribner. En effet, comme vous l’avez soulevé dans votre analyse, l’utilisation de la pollution atmosphérique de l’époque permettait aux artistes d’explorer les effets de la lumière de manière inédite: l’œuvre de Grimshaw met bien en évidence l’importance qu’a eue le brouillard sur la composition de son œuvre, tout comme celui-ci avait une présence indiscutable dans les œuvres de Monet présentée par Ribner. Nous trouvons également intéressant de comparer cette œuvre de manière plus précise à celles de Whistler, car même si les deux artistes ont tenté, à leur manière, de représenter la pollution industrielle, leur exécution en a été très différente. Dans les nocturnes de Whistler, la Tamise est complètement noyée dans le smog et l’obscurité du crépuscule entrainant un effet de flou et d’incompréhension de la spatialité. (Ribner, p.60) En comparaison, le brouillard voilé et diffus dans Nightfall Down the Thames n’est pas impénétrable. En effet, la lune transperce partiellement le ciel en éclairant de manière picturesque et envoutante la scène à l’aide de coloris ocre, donnant une impression de saleté, de purée de pois jaune (Ribner p.51). De plus, le réalisme utilisé dans l’œuvre de Grimshaw, nous semble faire écho à celui utilisé par Whistler dans son œuvre Wapping qui se voulait, également, être une représentation de l’évolution industrielle de Londres. (Ribner p.60).
Par Jessika Beaumont & Julie Renaud-Philippon