par Jessika Beaumont et Julie Renaud-Philippon
Introduction
Né en 1830, le peintre Camille Pissarro développa dès l’âge de 12 ans un intérêt précoce pour les grands maîtres d’arts français et fut formé à l’École des Beaux-Arts ainsi qu’à l’Académie Suisse vers 1855.((Biography.com Editors, « Camille Pissarro Biography », dans Biography, 12 avril 2019. En ligne. < https://www.biography.com/artist/camille-pissarro >. Consulté 28 mai 2020.)) En 1865, il se tourne vers Jean-Baptiste Camille Corot pour devenir pleinairiste, mais s’en détache rapidement pour se concentrer sur le mouvement impressionniste, qui en est alors, à ses tout débuts.((Ibid.)) À partir de 1885, Pissarro s’associe au mouvement pointillisme et adopte la technique divisionniste avec l’appui de Paul Signac et de George Seurat. Il y renonça peu après et se consacra de nouveau au mouvement impressionniste. C’est dans ce contexte qu’il entreprendra, en 1896, une première série urbaine de la ville de Rouen en France.((Musée des beaux-arts du Canada, « Camille Pissarro », dans Collection. En ligne. < https://www.beaux-arts.ca/collection/artiste/camille-pissarro >. Consulté 1 juin 2020.))
Son œuvre Pont Boïeldieu, Rouen, sunset, misty weather (Fig. 1), qui s’inscrit dans cette série, évoque la volonté caractéristique de l’impressionnisme de fixer sur la toile un moment fugace, souvent perçu comme unique du fait de ses couleurs ou sa lumière.((Isabelle, Jeuge-Maynart (dir.) « Impressionisme », dans Larousse, s.d. En ligne < https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/impressionnisme/60306 >. Consulté le 27 mai 2020.)) Son choix de représenter cette caractéristique à travers l’utilisation des effets de la pollution atmosphérique industrielle semble rappeler l’intérêt similaire de Whistler et de Monet qui fut discuté dans l’essai de Jonathan Riber La poétique de la pollution.((Jonathan Ribner, « La poétique de la pollution », dans Katharine Lochnan (dir.), Turner Whistler Monet, Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, 51-63, 235-237.))
L’objectif de cette analyse sera de déterminer d’abord en quoi l’œuvre Pont Boïeldieu, Rouen, sunset, misty weather (fig 1) incarne une perception de la révolution industrielle du XIXe siècle à Rouen. Ensuite, ce texte élabora en quoi cette œuvre, tout comme celles de Monet décrites dans l’essai La poétique de la pollution, illustre son intérêt artistique pour les effets du brouillard industriel sur la lumière et les couleurs d’un paysage urbain.

Camille Pissarro, Pont Boïeldieu, Rouen, sunset, misty weather, 1896, Huile sur toile, 54 x 65 cm, Musée des Beaux-Arts de Rouen. Source de l’image : https://mbarouen.fr/en/oeuvres/pont-boieldieu-rouen-sunset-misty-weather
Analyse de l’œuvre
1.1 L’industrialisation au cœur de l’art du XIXe siècle
Dans son essai, Ribner discute de l’influence du contexte de la révolution industrielle sur les paysages peints par Turner, Monet et Whislter au XIXe siècle. Ces trois artistes eurent un rôle important à jouer dans la représentation de la pollution industrielle dans l’art, sans en avoir pourtant le monopole. En effet, d’autres artistes, dont Camille Pissarro, ont représenté des paysages industrialisés et démontré un intérêt particulier pour les effets du smog. À travers sa série urbaine sur Rouen, Pissarro a représenté l’industrialisation française régionale, illustrant ainsi un point de vue artistique qui ne fut pas exploité dans le texte de Ribner, lequel était plutôt concentré sur la grande métropole de Londres, grande puissance industrielle et commerciale.((Isabelle, Jeuge-Maynard (dir.),« Révolution industrielle », dans Larousse, s.d. En ligne < https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/r%C3%A9volution_industrielle/61047 >. Consulté le 27 mai 2020.))
Lorsqu’il décrit sa série illustrant cette ville de France, Pissarro parle d’un environnement dynamique et animé par un pont d’acier supportant une grande quantité de marcheurs, de charriots, de bateaux, de fumée et de brume.((Musée des Beaux-Arts de Rouen, « Le pont Boieldieu à Rouen, soleil couchant, temps brumeux », dans Collections : Impresionnisme. En ligne. < https://mbarouen.fr/fr/oeuvres/le-pont-boieldieu-a-rouen-soleil-couchant-temps-brumeux >. Consulté 1 juin 2020.)) Le point de vue en plongée de l’œuvre met en évidence la centralité de ce pont qui, inauguré en 1887, était un témoin particulier de l’avancement industriel de Rouen au XIXe siècle.(( Ronald R., Bernier, « Canvases and Careers », Monument, Moment, and Memory: Monet’s Cathedral in Fin de Siècle France , Cranbury, Rosemont Publishing & printing Corp., 2007, 36 p. En ligne < https://books.google.ca/booksid=jhrhxIeXBc0C&pg=PA35&lpg=PA35&dq=construction%20du%20pont%20boieldieu&source=bl&ots=lZFFldZXLa&sig=ACfU3U1x4oz6ugoFHSom6A0y2y1YVTyHAw&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwjWoLj2297pAhW0hHIEHbUDGQQ6AEwD3oECAYQAQ&fbclid=IwAR3l8stNTg3sV79wFHFcI9z3liULx8R6cxpMxx7xmVSKCsULYpsMoo_2o#v=onepage&q=construction%20du%20pont%20boieldieu&f=false >. Consulté le 29 mai 2020.)) En le plaçant au centre de sa composition, Pissarro met l’accent sur l’activité sociale animée d’un quai et d’un port entièrement modernisés et industrialisés.((ibid.)) La présence opaque du brouillard et de la fumée provenant des cheminées industrielles placées sur la ligne d’horizon et des bateaux en amont du pont, donne à la composition un aspect fantomatique qui semble illustrer une perception de puissance industrielle.
Cette représentation de l’industrialisation n’est pas sans rappeler la gravure, Over London by Rail (fig. 2), de Gustave Doré présentée dans l’essai La poétique de la pollution. Dans cette œuvre, le brouillard, le surpeuplement, le bruit et la fumée sont également représentés pour illustrer l’industrialisation intense de Londres, mais ces caractéristiques y sont plus caricaturées et horrifiques.((Jonathan Ribner, op. cit. p. 55))Pissarro, plus nuancé que Doré, aborde ce phénomène de manière moins exagérée, comme un simple témoignage personnel de l’industrialisation de Rouen en 1896.

Gustave Doré, Over London by Rail, 1872, Gravure tirée de Jerrold Blanchard et Gustave Doré, London, A Pilgrimage, 250mm x 195mm, Museum of London, Source de l’image : https://www.theguardian.com/cities/gallery/2015/dec/28/london-pilgrimage-gustave-dore-historic-visions-capital-city#img-4
1.2 Mon ami Monet
Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, Pissarro se rendit à Londres où il étudia pour la première fois les effets du brouillard londonien.((Encyclopedia of Art History, « Monet and Pissarro in London », dans History of art. En ligne <http://www.visual-arts-cork.com/history-of-art/claude-monet-camille-pissarro-in-london.htm>. Consulté le 1 juin 2020.)) Ce séjour lui permis de découvrir la technique des touches juxtaposées de J.M.W. Turner((Sjåstad, Øystein. « Seurat’s point and Signac’s ‘’Not-Dot’’ », A Theory of the Tache in Nineteenth-century Painting, Ashgate Publishing, Ltd., 2014, 113-114 p. En ligne < https://books.google.ca/booksid=dEArDwAAQBAJ&pg=PA114&lpg=PA114&dq=technique+de+touche+juxtapos%C3%A9+art&source=bl&ots=2QMiQft72t&sig=ACfU3U3WNMv0Eo_bzsjM2EKhYsHkaylitg&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwj_oovX8d7pAhUconIEHWZLBC8Q6AEwC3oECAoQAQ#v=onepage&q=technique%20de%20touche%20j uxtapos%C3%A9%20art&f=false>. Consulté le 27 mai 2020.)) qu’il utilisera plus tard pour peindre la Seine dans Pont Boïeldieu, Rouen, sunset, misty weather (Fig. 1). Il y fut également témoin de ce qu’il nomma plus tard les « superb fog studies »((ibid.)) de Monet. Dans son essai, Ribner parle de la fascination qu’avait Monet pour les brouillards de Londres qui lui permirent de créer, en 1900, son oeuvre Waterloo Bridge (fig.3). Dans cette oeuvre, Monet n’avait pas comme but de symboliser la pollution industrielle, mais plutôt d’illustrer la beauté éphémère des effets de lumière et de couleur provoqués par ce smog.

Claude Monet, Waterloo bridge, Gray Weather, 1900, Huile sur toile, 65.4 × 92.6 cm, L’institut des Arts de Chicago. Source de l’image : https://www.artic.edu/artworks/103139/waterloo-bridge-gray-weather
La fascination de Monet semble faire écho aux effets de lumières recherchés dans l’œuvre de Pissarro. Le fait d’avoir nommé la présence du soleil (sunset) dans le titre rappelle l’importance qu’a la brume sur l’œuvre en elle-même. En effet, si ce n’était du titre, la présence de ce soleil serait complètement oubliée à travers la masse opaque du brouillard, qui, traitée presque en aplat,((Musée des Beaux-Arts de Rouen, op. cit.)) ne laisse filtrer qu’une faible lumière qui se diffuser sur l’ensemble de la composition. Tout comme Monet à Londres, Pissarro fait part ainsi de sa volonté à représenter un moment précis et fugace provoqué par le brouillard sur le coucher du soleil, illustrant ainsi le cœur même du mouvement impressionniste.((Isabelle, Jeuge-Maynart (dir.), « Impressionisme », dans Larousse, s.d. En ligne < https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/impressionnisme/60306 >. Consulté le 27 mai 2020.))

Camille Pissarro, Pont Boïeldieu, Rouen, sunset, misty weather (détail), 1896, Huile sur toile, 54 x 65 cm, Musée des Beaux-Arts de Rouen. Source de l’image : https://mbarouen.fr/en/oeuvres/pont-boieldieu-rouen-sunset-misty-weather
Conclusion
En conclusion, l’oeuvre Pont Boïeldieu, Rouen, sunset, misty weather (Fig. 1) de Camille Pissarro aurait très bien pu figurer dans l’essai de Jonathan Ribner sur l’impact de l’industrialisation et de la pollution atmosphérique, y incluant ainsi une vision plus large du phénomène. De plus, la similarité de l’approche des paysages urbains enfumés de Pissarro avec celle du Monet décrite par Ribner illustre leur fascination commune à représenter les effets de couleurs et de lumières d’un moment éphémère provoqué par la fumée des industries. De nos jours, cette fascination artistique pour la pollution industrielle se manifeste encore, mais sous des angles plus variés. C’est notamment le cas de l’artiste John Sabraw qui transforme la pollution minière d’oxyde de fer des eaux de l’Ohio en pigment pour son art.((John, Sabraw « Frequently asked questions », dans FAQ. En ligne. <https://www.johnsabraw.com/faq >. Consulté 1 juin 2020.))

John Sabraw, Delta bloom, 2019, Huile et AMD d’oxyde de fer sur toile, 274.32 x 274.32 cm. Source de l’image : https://www.johnsabraw.com/studio
BIBLIOGRAPHIE
BERNIER, Ronald R., « Canvases and Careers », Monument, Moment, and Memory: Monet’s Cathedral in Fin de Siècle France , Cranbury, Rosemont Publishing & printing Corp., 2007, 112p. En ligne < https://books.google.ca/booksid=jhrhxIeXBc0C&pg=PA35&lpg=PA35&dq=construction%20du%20pont%20boieldieu&source=bl&ots=lZFFldZXLa&sig=ACfU3U1x4oz6ugoFHSom6A0y2y1YVTyHAw&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwjWoLj2297pAhW0hHIEHbUDGQQ6AEwD3oECAYQAQ&fbclid=IwAR3l8stNTg3sV79wFHFcI9z3liULx8R6cxpMxx7xmVSKCsULYpsMoo_2o#v=onepage&q=construction%20du%20pont%20boieldieu&f=false >. Consulté le 29 mai 2020.
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BRETTELL, Richard R. et PISSARRO, Joachim, « Pissarro’s serie conception, realisation and interpretation », The impressionist and the city : Pissarro’s series paintings, New Haven, Museum of Art, Dallas, 1993, xliv-li p. En ligne <https://books.google.ca/booksid=UkI6LeOjzsUC&pg=PR44&lpg=PR44&dq=barbizon+et+pissarro&source=bl&ots=cKT57cB2Gz&sig=ACfU3U3acQWpLIFuvKrAPWPxZi7p2mJwFg&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwj6xKH77NvpAhWiZDUKHftnAVoQ6AEwAXoECBEQAQ#v=onepage&q=barbizon%20et%20pissarro&f=false >. Consulté le 1 juin 2020.
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JEUGE-MAYNART, Isabelle (dir.),« Révolution industrielle », dans Larousse, s.d. En ligne < https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/r%C3%A9volution_industrielle/61047 >. Consulté le 27 mai 2020.
JEUGE-MAYNART, Isabelle (dir.) « Impressionisme », dans Larousse, s.d. En ligne < https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/impressionnisme/60306 >. Consulté le 27 mai 2020.
Musée des Beaux-Arts de Rouen, « Le pont Boieldieu à Rouen, soleil couchant, temps brumeux », dans Collections : Impresionnisme. En ligne. < https://mbarouen.fr/fr/oeuvres/le-pont-boieldieu-a-rouen-soleil-couchant-temps-brumeux >. Consulté 1 juin 2020.
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ØYSTEIN, Sjåstad. « Seurat’s point and Signac’s ‘’Not-Dot’’ », A Theory of the Tache in Nineteenth-century Painting, Ashgate Publishing, Ltd., 2014, 113-114 p. En ligne < https://books.google.ca/booksid=dEArDwAAQBAJ&pg=PA114&lpg=PA114&dq=technique+de+touche+juxtapos%C3%A9+art&source=bl&ots=2QMiQft72t&sig=ACfU3U3WNMv0Eo_bzsjM2EKhYsHkaylitg&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwj_oovX8d7pAhUconIEHWZLBC8Q6AEwC3oECAoQAQ#v=onepage&q=technique%20de%20touche%20j uxtapos%C3%A9%20art&f=false>. Consulté le 27 mai 2020.
RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans Katharine Lochnan (dir.), Turner Whistler Monet, Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, 51-63, 235-237.
SABRAW, John, « Frequently asked questions », dans FAQ. En ligne. < https://www.johnsabraw.com/faq >. Consulté 1 juin 2020.
Votre texte est somme toute bien écrit et vous arrivez à faire un rapprochement bien ficelé avec les œuvres mises de l’avant dans le texte de Ribner. Au premier regard du tableau de Pissarro, j’ai une impression de distance du peintre envers les usines et cheminées qui s’esquissent au loin et une volonté de représenter ce « pont » vers la modernité. Le ciel est saturé ce qui donne un effet particulièrement écrasant, lourd et étouffant, mais à la fois lointain. En effet, l’avant du tableau est clair ce qui permet de distinguer parfaitement le travail de la surface de l’eau. La teinte rosée du ciel, ici subtile et évanescente, est aujourd’hui reconnue comme étant un effet direct de la pollution sur l’atmosphère au même titre que Ribner décrit « l’air pollué de Venise [comme étant responsable] des effets atmosphériques de certains pastels. » (Ribner, p.62) L’œuvre de Pissarro semble aussi être un testament de la dégradation du paysage urbain, un thème qu’affectionnait également Whistler et dont il a pu observer les effets lors de son passage en Italie. Vous avez vu juste en mentionnant une perception de puissance industrielle, mais elle semble éloignée comme une menace qui s’apprête à envahir la quiétude de l’eau.
Superbe et intéressant article!
Il est fascinant de constater à quel point l’étude de la pollution a influencé la peinture de manière significative, autant chez Monet que Pissaro, tous deux cherchant à traiter du smog comme d’un objet esthétique afin de créer des jeux de lumières et d’atmosphère.
Pour poursuivre sur votre thématique de l’industrialisation régionale, Monet c’est aussi affairé à peindre le monde industriel français en dehors de la capitale. Tout comme Pissaro, Monet peint la Rouen industrielle, comme dans Le ruisseau de Robec (Rouen) qui représente le quartier industriel de la ville.
Les deux artistes eu toutefois une approche différente de ce thème. Comme vous le soulignez si bien, le traitement de Pissaro est plus proche du London sublime de Ribner que Monet, représentant le chaos et le mouvement des gens de Rouen. Pour Monet, son traitement de l’industrialisation comme un simple objet esthétique est énormément visible dans ses tableaux qu’il peint à Argenteuil, autre ville de région en pleine industrialisation. Dans des toiles comme Le Bassin d’Argenteuil, avec ses navires à vapeur ou La promenade d’Argenteuil et ses cheminées d’usine, les signes du monde industriel sont là de manière harmonieuse, aux antipodes de la vue mouvementée du pont Boïeldieu de Pissaro.
Il est ainsi intéressant de constater comment ces deux artistes si proches et influencés tous deux par leur voyage à Londres en sont venus à développer un traitement différent du même sujet.