
Frederick William Lock, Chutes du Niagara, 1856, pastel et crayon gras, 44,7 x 58,5 cm, Montréal, Musée des Beaux-Arts de Montréal ((Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM), « Chutes du Niagara », dans Frederick W. Lock. En ligne. < www.mbam.qc.ca/fr/oeuvres/3058/ >. Consulté le 2 juin 2020)).
Le texte de Marie-Pierre Salé « Dessiner en plein air. Entre ‘sur nature’, souvenir et atelier », nous amène à faire le point sur le dessin sur motif au XIXe siècle. On apprend que les artistes, autant ceux associés aux formations académiques que les plus décontractés, travaillent à développer de nouveaux moyens de création en plein air ((Marie-Pierre Salé, « Dessiner en plein air. Entre ‘sur nature’, souvenir et atelier », Dessiner en plein air. Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, Louvre / Lienart, 2017, p. 9-26.)). La gestion de la couleur et le croquis deviennent alors des éléments prépondérants de cette discipline. Un partisan de ces procédés est le peintre anglais Frederick William Lock (±1824-1885)((Royal Ontario Museum, « Horseshoe Fall, Niagara, in Winter », dans ROM Collections. En ligne. < https://collections.rom.on.ca/objects/159565/horseshoe-fall-niagara-in-winter?ctx=39f78fd9-f07a-434e-a024-37ebd5192757&idx=7 >. Consulté le 2 juin 2020.)), actif principalement au Canada ((Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM), op. cit.)) de 1843 à 1863 ((Musée d’art de Harvard (Musée Fogg),1981.165. En ligne. < https://hvrd.art/o/309236 >. Consulté le 2 juin 2020.)). Dans cet essai, j’exposerai les différentes dimensions de réception de l’œuvre Chutes du Niagara (fig.1) de F. W. Lock en lien avec les pratiques diligentes de dessin en plein air développées au XIXe siècle, abordées dans le chapitre de Salé. Je présenterai les aspects plastiques et iconographiques de l’œuvre en traçant des parallèles avec son contexte de création et le caractère technique particulier au dessin sur nature de l’époque.
Une question de taille
Pour commencer, j’analyserai la dimension proprioceptive de l’œuvre de Lock. On observe d’abord que l’image est de petit format, mais demeure toutefois considérée généreuse pour une esquisse. Nous savons que Frederick W. Lock peut se permettre d’exécuter sa représentation de cascades d’une plus grande taille, puisqu’il est habitué à ce motif canadien. Il continuera même à réaliser des œuvres (fig. 2 et fig. 3) inspirées de ce dernier pendant plusieurs années. L’artiste peut donc opter pour un dessin de cette envergure tout en effectuant une exécution rapide sur les lieux.

Frederick William Lock, Niagara in Winter, 1857, craie sur papier vélin, 22,2 x 19,2 cm, Cambridge, Musée Fogg. ((Ibid.))

Frederick William Lock, Niagara in Winter, 1861, crayon de couleur, craie, aquarelle, encre et graphite sur papier, 14 x 29.6 cm, Cambridge, Musée Fogg. ((Id., 1981.164. En ligne. < https://hvrd.art/o/309295 >. Consulté le 2 juin 2020.))
En effet, comme l’explique Marie-Pierre Salé, les dessinateurs de paysages aux XIXe siècle cherchent à travailler vite dans le but de bien « saisir les ombres et les lumières, l’atmosphère changeante ou une scène en mouvement » ((Marie-Pierre Salé, op.cit. , p. 19)). De plus, la taille du papier renverse complètement le rapport d’échelle en rendant petit un paysage monumental. Ce décalage avec le contenu rend assurément le caractère sublime des chutes accessible et invitant au regardeur.
Enfin, on observe sur Chutes du Niagara (fig.1) la signature en bas à gauche de F. W. Lock et la date de réalisation (fig.4). Comme on l’apprend dans le texte de Salé, ces inscriptions restent effectivement fidèles aux pratiques du XIXe siècle associées au croquis, où les artistes tentent de situer leurs dessins sur nature dans un instant précis ((Marie-Pierre Salé, op.cit. , p. 19)).

Détail. Frederick William Lock, Chutes du Niagara, 1856, pastel et crayon gras, 44,7 x 58,5 cm, Montréal, Musée des Beaux-Arts de Montréal ((Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM), op. cit.)).
La vivacité et le coeur du dessin
Pour continuer, la dimension intéroceptive nous permet d’approfondir l’analyse plastique de l’œuvre. En premier lieu, on observe que les lignes sont rythmées et forment des contours partiels. La facture dynamique fait preuve de la rapidité essentielle pour capter l’agitation d’un instant comme l’explique l’autrice dix-neuvièmiste ((Marie-Pierre Salé, op.cit. , p. 19)). En outre, le centre de l’image est dépourvu de lignes contours. Il se trouve même à être travaillé avec une touche moins vive, ce qui crée un effet plus vaporeux et flou qui exprime le mouvement constant de l’eau et sa brume. Parallèlement, Salé nous explique que le style du croquis en plein air est de plus en plus populaire auprès de la communauté artistique du XIXe siècle ((Marie-Pierre Salé, op.cit. , p. 19)). De ce fait, dans Chutes du Niagara (fig.1), même si l’œuvre est véritablement terminée, un style de brouillon non achevé se fait sentir par les fines lignes contours et par les traits de pastel blanc, visibles contre le papier brun, qui finissent avant les pourtours du support. Ces éléments amènent le public de Lock, comme ce fut le cas pour Corot, à éprouver de la confusion face au dessin où il est impossible de distinguer un croquis sur nature d’une œuvre réalisée de mémoire en atelier ((Ibid., p. 19-20)).
En deuxième lieu, la dominante chromatique dans l’œuvre est froide, ce qui se lie facilement à l’iconographie de l’hiver. Le seul répit de pastel blanc et bleu est l’absence de matière sur le papier brun. Cette seule source de chaleur dans la composition laisse penser que la grotte serait aussi le seul lieu physique non glacial de ce paysage hivernal dont Frederick W. Lock a fait l’expérience. De plus, l’utilisation de pastel et crayon gras pour la réalisation en plein air de Chutes du Niagara (fig.1) permet à l’artiste de « transcrire directement les couleurs qu’il avait sous les yeux » ((Ibid., p. 23)) comme l’explique Marie-Pierre Salé. Aussi, l’autrice ajoute que ces dispositifs permettent aux dessinateurs de « déterminer en un seul geste, et sur le motif, la couleur et le dessin » afin de réussir à croquer fidèlement et rapidement ((Ibid., p. 25-26)). Lock utilise donc cette même matière à son avantage pour dessiner sur nature.
En troisième lieu, le schéma organisationnel montre une figure humaine miniature de dos qui regarde à l’horizon. Ce personnage foncé contre le blanc pur de l’écume fait d’abord écho au regardeur puis, avec l’aide des éléments symétriques de la caverne au premier plan, sert de repoussoir vers la scène principale du dessin : les chutes. On peut déduire l’importance de ce sujet pour l’artiste par ces nombreuses œuvres réalisées sur le même propos et donc, comprendre pourquoi il cherche à ramener notre regard au point central de la composition. Par exemple, Niagara Falls, winter view of Horseshoe Fall taken from Canadian side (fig.5) traite du même thème en plus d’utiliser le même élément repoussoir de la figure humaine sombre sur fond pâle, afin de concentrer l’attention des spectateurs sur les chutes.

Frederick William Lock, Niagara Falls, winter view of Horseshoe Fall taken from Canadian side, février 1856,
67 x 93.5 cm, Montréalm Musée McCord ((Musée McCord, « M9542 | Niagara Falls, winter view of Horseshoe Fall taken from Canadian side, February 1856 », dans Collections and research. En ligne. < http://collections.musee-mccord.qc.ca/en/collection/artifacts/M9542 >. Consulté le 2 juin 2020.)).
Une polarité conciliable
Pour poursuivre, j’aborderai désormais les aspects iconographiques et socioculturels de l’œuvre de Frederick W. Lock. Outre sa formation anglaise sans contraintes académiques, les créations de l’artiste se situent au cœur de l’âge d’or des paysages hivernaux canadiens ((David Johnston, « THE ART OF WINTER », The Montreal Gazette, quotidien, 23 février 1991, p.K1/BREAK)). Comme plusieurs de ses contemporains, Lock n’appartient cependant pas qu’à une seule école de pensée. Chutes du Niagara (fig.1) se voit être, d’une part, un paysage hivernal romantique et d’autre part, l’observation minutieuse de la nature.
D’abord, bien que le paysage fût longtemps considéré comme une pratique artistique simplement décorative, les peintres romantiques du XIXe siècle sont parvenus à apporter à la discipline un aspect intellectuel en travaillant avec le sublime ((Regina Haggo, « Romantics’ Landscapes », The Hamilton Spectator, quotidien, 1 août 2006, p.G13.)). F. W. Lock, en présentant des motifs canadiens en hiver, entre dans cette catégorie d’artistes par ses dessins aux sujets sublimes. En effet, les chutes du Niagara évoquent pour les dessinateurs de l’époque une « puissance poétique »((James P. Myers Jr., Pennylvania History; A Journal of Mid-Atlantic Studies, Vol. 81, No. 1, Hiver 2014, p.1)) par l’opposition du terrifiant et du beau de cette « expérience ineffable » ((Ibid., p.2)). De plus, les artistes européens comme Lock trouvaient sans cesse des inspirations sublimes lors de leurs voyages dans le Nouveau Monde, surtout en visitant des sites touristiques comme Niagara ((Art Gallery of Hamilton, « JUNE 24 – FEBRUARY 2007 A Glimpse of Sublime through 19th Cetury Canadian Art », dans Exhibition Archive. En ligne. < www.artgalleryofhamilton.com/exhibitions/exhibition-archive/ >. Consulté le 2 juin 2020.)). Bref, dans son œuvre, l’artiste anglais nous offre un paysage d’hiver composé du « plaisir tragique de l’horreur délicieuse ou de la tranquillité teintée de terreur » ((Bruno Monfort, « LE SUBLIME AMÉRICAIN : RHÉTORIQUE ET INSCRIPTION DU SUJET DANS THE ICEBERGS DE F. E. CHURCH », Revue française d’études américaines, Berlin, 2004, No. 99, p. 22)).
Ensuite, l’intérêt scientifique de Frederick W. Lock est autant présent dans Chutes du Niagara (fig. 1) que ses impressions romantiques. Premièrement, il est conscient de son environnement et utilise donc des « moyens techniques qui résistent au froid – le fusain et le pastel –, afin de faciliter l’observation minutieuse des lieux » ((Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM), « Chutes du Niagara », dans Frederick W. Lock. En ligne. < www.mbam.qc.ca/fr/oeuvres/3058/ >. Consulté le 2 juin 2020)). Deuxièmement, dans son œuvre, il accorde une importance primordiale à l’analyse des détails de la « structure géologique de la caverne » ((Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM), « Chutes du Niagara », dans Frederick W. Lock. En ligne. < www.mbam.qc.ca/fr/oeuvres/3058/ >. Consulté le 2 juin 2020)) et à l’atmosphère météorologique du lieu, en s’attardant sur les vapeurs d’eau qui se transforment en stalactites de glace. Brièvement, F. W. Lock appose une attention scientifique à ses dessins de paysages hivernaux canadiens sublimes.
Pour conclure, les propos des sections du chapitre de Marie-Pierre Salé Le croquis : la mémoire et le temps ainsi que La question de la couleur touchent de près le travail de plusieurs artistes du XIXe siècle ((Marie-Pierre Salé, op. cit., p. 9-26.)). Bien que dans son texte, Salé se concentre sur l’art français, on peut facilement établir des rapprochements de styles et de moyens plastiques avec leurs contemporains anglais comme Frederick William Lock. Le dessinateur de paysages hivernaux canadiens utilise, de la même manière que les artistes français semblent le faire selon l’argumentaire de Marie-Pierre Salé, le pastel et un style brouillon dans la réalisation de ses œuvres en plein air. Toutefois, Lock n’entre pas dans une tradition picturale unique en se concentrant autant sur une vision méthodique de la nature que sur des sujets sublimes. Enfin, il faut savoir que la tradition romantique en Amérique « donne au sublime un caractère plus vaste et plus vague » ((Bruno Monfort, loc. cit. , p. 23)). Aussi, « le terme ‘’sublime’’ fonctionnerait comme une étiquette globale qui caractérise le grandiose des scènes représentées dans d’innombrables tableaux» (( Ibid., p.24)). On comprend donc comment des artistes comme Frederick William Lock peut s’apparenter autant à un sublime romantique qu’à un empirisme scientifique.
Bibliographie
Art Gallery of Hamilton, « JUNE 24 – FEBRUARY 2007 A Glimpse of Sublime through 19th Cetury Canadian Art », dans Exhibition Archive. En ligne. < www.artgalleryofhamilton.com/exhibitions/exhibition-archive/ >. Consulté le 2 juin 2020.
HAGGO, Regina, « Romantics’ Landscapes », The Hamilton Spectator, quotidien, 1 août 2006, p.G13.
JOHNSTON, David, « THE ART OF WINTER », The Montreal Gazette, quotidien, 23 février 1991, p.K1/BREAK.
MONFORT, Bruno, « LE SUBLIME AMÉRICAIN : RHÉTORIQUE ET INSCRIPTION DU SUJET DANS THE ICEBERGS DE F. E. CHURCH », Revue française d’études américaines, Berlin, 2004, No. 99, p. 21-41.
Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM), « Chutes du Niagara », dans Frederick W. Lock. En ligne. < www.mbam.qc.ca/fr/oeuvres/3058/ >. Consulté le 2 juin 2020.
Musée d’art de Harvard (Musée Fogg), 1981.164. En ligne. < https://hvrd.art/o/309295 >. Consulté le 2 juin 2020.
Musée d’art de Harvard (Musée Fogg), 1981.165. En ligne. < https://hvrd.art/o/309236 >. Consulté le 2 juin 2020.
Musée McCord, « M9542 | Niagara Falls, winter view of Horseshoe Fall taken from Canadian side, February 1856 », dans Collections and research. En ligne. < http://collections.musee-mccord.qc.ca/en/collection/artifacts/M9542 >. Consulté le 2 juin 2020.
MYERS Jr., James P., Pennylvania History; A Journal of Mid-Atlantic Studies, Vol. 81, No. 1, Hiver 2014, p.1-50.
Royal Ontario Museum (ROM), « Horseshoe Fall, Niagara, in Winter », dans ROM Collections. En ligne. < https://collections.rom.on.ca/objects/159565/horseshoe-fall-niagara-in-winter?ctx=39f78fd9-f07a-434e-a024-37ebd5192757&idx=7 >. Consulté le 2 juin 2020.
SALÉ, Marie-Pierre, « Dessiner en plein air. Entre ‘sur nature’, souvenir et atelier », Dessiner en plein air. Variations du dessin sur nature dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, Louvre / Lienart, 2017, p. 9-26.
L’œuvre sélectionnée a rapidement capté notre attention par ses effets visuels. Il serait donc intéressant de comparer l’univers de Frederick William Lock avec celui de William Turner, à travers les toiles Chutes du Niagara et Tempête de neige en mer. Tous deux traitent des paysages sublimes en exploitant le sujet de manière divergente. Tandis que Lock travaille davantage avec les croquis, Turner travaille directement la toile. Les paysages canadiens sont traités avec beaucoup de détails et d’attention alors que ceux de Turner sont davantage expressifs. Frederick exploite le côté sublime par la petitesse de l’homme face à la grandeur de la nature. Turner exploite l’avenue du sublime par l’expressivité des mouvements et des couleurs lors des catastrophes météorologiques. Tous deux portent une attention particulière envers l’atmosphère et les couleurs. La Tempête de neige en mer détient une palette plus sombre, car elle est pourvue de couleurs rabattues. Les Chutes du Niagara comptent des couleurs plus claires avec une palette chromatique lavée. L’expérience de l’artiste dans l’espace met en lumière le caractère du terrifiant et du beau, par la distance du spectateur. La toile de paysage canadien offre une distance sécuritaire pour apprécier la grandeur du décor. Le caractère du sublime est paradoxal dans ces deux cas. En sommes, ces deux peintres traduisent l’environnement aux caractères terrifiants.
Beau travail !
Joëlle Dumais-Allard et Catherine Camiré