
Pierre-Auguste Renoir, Baie de Naples (Matin), 1881, huile sur toile, 59,7 x 81,3 cm, Metropolitan Museum of Art.
Source de l’image : collection en ligne du Metropolitan Museum of Art
INTRODUCTION
À l’aube de ses quarante ans, Renoir ne s’était jamais aventuré hors des environs de Paris. Or, entre 1881 et 1883, à la recherche de nouveaux horizons, il enchaîne les destinations, passant notamment par l’Algérie, l’Italie, les îles Gernsey et Jersey, la Provence, la Côte d’Azur. Le voyage nourrit l’esprit, et le proverbe s’avère juste dans le cas du peintre. En effet, ces périples marqueront un véritable point tournant dans son développement artistique. ((WHITE, Barbara, «Renoir’s Trip to Italy », The Art Bulletin, vol. 51, no 4, 1969, pp. 333–351.)) Son tour en Italie sera particulièrement profitable, autant en termes de peintures produites que de stimulation visuelle, notamment à la vue du travail de grands maîtres comme Véronèse, Tiepolo et Raphaël. ((SHONE, Richard, The Janice H. Levin Collection of French Art, New York, Metropolitan Museum of Art, 2002, 150p.))
DESCRIPTION
Le séjour de Renoir en Italie a lieu à l’automne 1881. À l’instar de plusieurs peintres de sa génération, il tombera sous le charme de la lumière exceptionnelle qui y règne. ((Sotherby’s, « Pierre-Auguste Renoir, Capo mi monte, Sorrente (BAIE DE NAPLES) », dans Ecatalogue. En ligne. < https://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2015/impressionist-modern-art-evening-sale-l15002/lot.32.html?locale=en >. Consulté le 28 mai 2020.)) Parmi les tableaux peints lors de ce voyage, on dénote Baie de Naples (Matin) (fig 1), qui fait maintenant partie de la collection du Metropolitan Museum of Art de New York. Un coin de balcon visible dans le coin inférieur gauche de l’œuvre nous indique le point de vue du peintre, surplombant la baie napolitaine. Une ligne d’horizon partage le tableau en deux parties d’apparence égales. La section du haut dépeint un ciel calme à travers lequel se discerne le Vésuve au loin; sa fumée se mêle discrètement à l’atmosphère. Loin de véhiculer un sentiment de danger, les émanations du volcan s’apparentent plutôt à des nuages violacés. La présence du Vésuve permet au spectateur de situer le lieu. La section du bas, quant à elle, évoque la vie active du petit port. Au premier plan, on retrouve la promenade qui se déploie jusqu’au point de fuite à la toute gauche, conférant à la baie son effet circulaire. Plusieurs silhouettes de promeneurs et de carrosses insufflent un effet de mouvement à la composition. Le reste de l’espace est occupé par la partie maritime de la baie sur laquelle flotte une série de petites embarcations. La touche apparente et précipitée, à coup de traits parallèles, alterne des teintes de bleus et d’ocres avec des touches d’oranges. Le mélange de couleurs évoque l’ambiance du matin. Les tonalités, assez uniformes à travers la toile, confèrent sérénité et harmonie à l’ensemble de la composition.
PAYSAGES DE VOYAGE
Renoir partage avec Monet, collègue impressionniste, une sensibilité marquée pour la beauté d’un panorama étranger. Cet enthousiasme résultera, pour les deux peintres, en la création de spectaculaires peintures de paysages. À travers La poétique de la pollution, le professeur et historien de l’art américain Jonathan Ribner expose la fascination de Monet pour le paysage londonien. À la lumière de son texte, plusieurs parallèles semblent évidents relativement à l’inspiration qu’a suscité le voyage ; Naples pour Renoir, et Londres pour Monet. Les deux artistes ont su traduire un effet atmosphérique, spécifique à la ville visitée, en paysages impressionnistes.
Ribner évoque le tableau Waterloo Bridge (fig 2) pour souligner l’attrait de Monet à mettre en peinture l’emblématique brouillard épais de Londres du XIXe siècle. Pour capturer le phénomène atmosphérique, une unité tonale couvre toute la toile. Au loin, des cheminées industrielles sont apparentes; leur fumée se mêle subtilement au ciel, faisant ainsi écho au volcan napolitain de Renoir. ((RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, 51-63, 235-237.))
Ribner souligne clairement l’affection inconditionnelle de Monet pour le brouillard pollué de Londres, menant le peintre à faire fi de son effet notoirement néfaste sur la santé. Pour Monet et les touristes de l’époque, c’est spécifiquement ce paysage brumeux qui donnait son caractère unique à la capitale britannique. ((Ibid.))

Claude Monet, Waterloo Bridge, 1900, huile sur toile, 65.4 x 92.7 cm, Santa Barbara Museum of Art.
Source de l’image : collection en ligne du Santa Barbara Museum of Art.
Lors de son séjour en Italie, Renoir a lui aussi été séduit par les particularités de la région, notamment par la lumière douce et les harmonies tonales du paysage méditerranéen. L’attrait était de peindre des paysages qui capturent l’atmosphère ambiante. ((Sotherby’s, « Pierre-Auguste Renoir, Capo mi monte, Sorrente (BAIE DE NAPLES) », dans Ecatalogue. En ligne. < https://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2015/impressionist-modern-art-evening-sale-l15002/lot.32.html?locale=en >. Consulté le 28 mai 2020.)) Au travers de lettres, Renoir fait l’apologie de la beauté de la lumière et des paysages italiens. Il y exprime sa volonté de peindre des scènes typiques de l’Italie ; le lieu devait y être identifiable. Cette quête le mène à passer par des villes côtières, telles que Venise, Naples et Capri. ((WHITE, Barbara, «Renoir’s Trip to Italy», The Art Bulletin, vol. 51, no 4, 1969, pp. 333–351.))
Renoir mit en scène un autre monument italien célèbre à travers la Piazza San Marco (fig 3) de Venise. Encore une fois, le lieu devient le prétexte pour rendre la couleur et la lumière. Plutôt qu’être une énième toile descriptive du lieu connu, c’est plutôt la luminosité éclatante qui devient le sujet. Bien que signée, la peinture se voulait surtout une étude à des fins d’expérimentation et d’exploration. Après ces années de voyages, l’intérêt de Renoir pour les paysages impressionnistes se dissipa. Sa réputation de portraitiste, mise en valeur lors des Salons, l’encouragea à valoriser une approche plus classique. Il avoua lui-même avoir atteint vers 1883 ses limites d’impressionnistes.((Philadelphia Museum of Art, « Renoir Landscape », dans Teacher Resource Materials . En ligne. < https://www.philamuseum.org/booklets/2_11_28_1.html > Consulté le 1 juin 2020.))

Pierre-Auguste Renoir, Piazza San Marco, Venice, 1881, huile sur toile, 65,41 x 81,28 cm, Minneapolis Institute of Arts.
Source de l’image : collection en ligne du Minneapolis Institute of Arts.
CONCLUSION
Monet et Renoir ont tous deux étés inspirés par un paysage étranger détonnant de leur France natale. Désireux de capturer la caractéristique nationale du lieu, ils ont mis en scène des éléments évoquant la géographie, notamment le pont Waterloo pour Monet, et le Vésuve pour Renoir. Au-delà de ces points de repère, en bons impressionnistes, c’est l’atmosphère omniprésente qui suscita avant tout la fascination. Le voyage leur a permis de renouveler leur répertoire en offrant de nouvelles expériences visuelles.
La réception semble avoir été différente pour les deux artistes. Ribner évoque un succès autant critique que commercial des toiles londoniennes de Monet lors de leur exposition en 1904.((RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, 51-63, 235-237.)) Tandis que Renoir, lors d’une exposition de 1883 présentant soixante-dix de ses toiles, reçut une réception plutôt négative de la part de la critique française face à ses paysages. Ce qui n’a pas découragé le collectionneur anglais James Duncan d’acheter Baie de Naples la même année, devenant du même coup le premier Renoir vendu en Grande-Bretagne. ((WATSON, Andrey McDonald. “James Duncan of Benmore, the First Owner of Renoir’s Bay of Naples (Morning).” Metropolitan Museum Journal, vol. 43, 2008, pp. 195–200.))
BIBLIOGRAPHIE
Philadelphia Museum of Art, « Renoir Landscape », dans Teacher Resource Materials . En ligne. < https://www.philamuseum.org/booklets/2_11_28_1.html > Consulté le 1 juin 2020.
RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, 51-63, 235-237.
SHONE, Richard, The Janice H. Levin Collection of French Art, New York, Metropolitan Museum of Art, 2002, 150p.
Sotherby’s, « Pierre-Auguste Renoir, Capo mi monte, Sorrente (BAIE DE NAPLES) », dans Ecatalogue. En ligne. < https://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2015/impressionist-modern-art-evening-sale-l15002/lot.32.html?locale=en >. Consulté le 28 mai 2020.
WATSON, Andrey McDonald. “James Duncan of Benmore, the First Owner of Renoir’s Bay of Naples (Morning).” Metropolitan Museum Journal, vol. 43, 2008, pp. 195–200.
WHITE, Barbara, «Renoir’s Trip to Italy », The Art Bulletin, vol. 51, no 4, 1969, pp. 333–351.
Mon commentaire portera sur la toile de Pierre-Auguste Renoir, Baie de Naples (Matin), car il serait intéressant d’aborder le sujet de l’art en voyage sous un nouvel angle avec l’artiste peintre Edwin Lord Weeks. Il serait aussi pertinent d’analyser brièvement certaines de ses toiles pour retracer le parcours de ce peintre. Comme Renoir, Weeks est un grand voyageur. Il est natif de Boston, mais il s’installe définitivement à Paris où il va y faire sa formation académique artistique (1). Edwin visite principalement les pays orientaux, qui deviendront son sujet central. Ce peintre voyage notamment en Espagne, au Maroc et en Inde (2). Il représente en peinture des paysages orientaux et des scènes de la vie quotidienne. Lors de son voyage en Espagne en 1880, il crée l’œuvre Interior of a Mosque at Cordova, dévoilant une scène quotidienne dans cette mosquée (3). Son voyage au Maroc lui inspire le tableau Gate of Shehal Morocco, où il y représente un paysage typiquement marocain. Edwin est spécialement intrigué par la culture indienne et il va jusqu’à emménager en Inde entre 1882 et 1883, où il peignit sa fameuse toile Taj Mahal en 1883(4). Ce tableau dévoile l’immensité de ce mausolée en marbre blanc. En 1885, à son retour à Paris, il peignit plusieurs tableaux de la culture indienne, dont Street Scene in India représentant, comme le titre l’indique, une scène de rue en Inde (5).
(1) MORGAN, A, Weeks, Edwin Lord (1849–1903), The Oxford Dictionary of American Art and Artists, The Oxford Dictionary of American Art and Artists, 2007
(2) Ibid.
(3) The Walters Art Museum. En ligne
(4) The Walters Art Museum. En ligne
(5) The Smithsonian American Art Museum. En ligne
Contrairement à Courbet, qui considérait que l’on doit connaître le paysage devant soi pour pouvoir le peindre adéquatement, Renoir et Monet se laissaient guider par ces lieux auxquels ils étaient peu familier. Dans les tableaux présentés dans cette analyse, poser un regard nouveau sur un lieu inconnu était une source d’inspiration pour ces peintres.
Il est intéressant de faire un lien avec la matière vue en cours concernant la pratique de Manet. Pour ce dernier, l’important était le regard (c’est-à-dire de représenter les choses tel qu’il les voit), et non la connaissance (c’est-à-dire tel qu’il sait qu’elles sont). La figure 3 démontre bien ce lien entre les pratiques de Manet et de Renoir. En effet, pour représenter les personnages, Renoir n’a pas ici tenté de représenter les corps comme il les connaît. Ils sont plutôt formés de simples coups de pinceaux qui semblent avoir été apposés rapidement. Cela rend bien l’idée du mouvement qu’il doit y avoir sur la Piazza San Marco, avec de nombreux passants qui la traversent au fil de la journée. Cette représentation est dénudée de tout ce que l’on connaît de l’anatomie humaine, et est plutôt le résultat de ce que Renoir a pu apercevoir cette journée là.
Comme Salé le mentionne dans son texte, Baudelaire considérait que « tous les bons et vrais dessinateurs dessinent d’après l’image écrite dans leur cerveau, et non d’après la nature ». Nous pouvons clairement observer cette qualité dans les oeuvres mentionnées dans cette analyse. En effet, nous voyons dans ces oeuvres impressionnistes comment les artistes tentent de peindre tout en interprétant les scènes qui sont devant eux. Comme nous pouvons encore l’observer dans Piazza San Marco, Renoir illustre les pigeons par un coup de pinceau abstrait; cela ne transmet que l’essentiel. Le peintre transmet son impression et son souvenir des oiseaux, soit leur mouvement et silhouette. Leurs tableaux n’ont pas une allure photographique; ils illustrent plutôt leur perception des lieux.
Juliette Lespérence (LESJ27589909) et Gabriella Perrino (PERG29629406)