
Théodore Rousseau, Les Chênes d’Apremont , 1850, huile sur toile, 63,5 cm x 99,5 cm, musée du Louvre, Paris
Source de l’image : collection en ligne du Musée d’Orsay.
Le peintre naturaliste désireux de travailler « sur le motif », en plein air, exilé dans les bois, est la figure emblématique de l’art du paysage du XIXe siècle. La forêt de Fontainebleau devient, dès la fin du XVIIIe siècle, la Mecque des peintres paysagistes qui créent paradoxalement une modernité artistique par la critique d’une modernité urbaine ; elle symbolise une force active, un corps vivant à l’œuvre dont la grandeur et la diversité s’imposent dans l’imaginaire collectif du monde de l’art, participant à l’élaboration d’une nouvelle sensibilité du paysage. (( BOURET, Jean, L’École de Barbizon, Lausanne, Éditions Ides Et Calendes, 2001, p.13. )) Souhaitant éprouver le sentiment intense de la nature, un groupe de peintres, plus tard connu sous le nom d’école de Barbizon, a le souci de reproduire fidèlement la nature observée dans cette forêt, une observation du réel, purement pour ce qu’elle est ; au prisme de la vision de ces révolutionnaires, on découvre une représentation qui transgresse les limites du paysage classique et les règles traditionnelles de l’histoire de l’art. ((POMAREDE, Vincent, « L’étude de L’école de Barbizon : une nécessaire remise en question de l’histoire de l’art », L’Écolede Barbizon. Peindre en plein air avant l’impressionnisme, 2002, Lyon, Musée des beaux-arts / RMN, p.14))
Ce mouvement est dépeint par le conservateur du patrimoine français Vincent Pomarède dans sa critique historiographique « L’étude de L’école de Barbizon : une nécessaire remise en question de l’histoire de l’art ». Par cette relecture de l’histoire de la création d’une identité collective nationale qui se veut contestataire du modèle antique et mère d’une conscience collective d’une représentation de paysages français nouvelle, Pomarède démontre que les paysagistes de cette école sont modernes et ne préfigure pas l’impressionnisme, la préfiguration entraînant une absence de reconnaissance d’artistes dont les œuvres furent minorées. Loin de ce type d’interprétation qu’il nomme « la conception darwinienne » de l’histoire de l’art du XIXe siècle, Pomarède entreprend une réévaluation du rôle de ces artistes dans la représentation de la nature, et met en évidence le caractère pionnier de l’école, contredisant la croyance commune que les impressionnistes étaient les premiers à pratiquer le travail en plein air. Rappelons que l’impressionnisme est un courant de peinture français du XIXe siècle caractérisé par la sensation visuelle, l’impression et l’expression instantanée des effets lumineux. ((SERRES, Karen et Ernst VEGELIN (dir.), Le Parti de l’impressionnisme, Londre, Éditions Paul Hoberton, 2019, p.13.))
Ainsi, il ne faut pas exclure de la modernité les peintres qui travaillaient en forêt de Fontainebleau entre 1820 et 1860, situés chronologiquement entre le néoclassicisme et le réalisme. ((POMAREDE, Vincent, « L’étude de L’école de Barbizon : une nécessaire remise en question de l’histoire de l’art », L’Écolede Barbizon. Peindre en plein air avant l’impressionnisme, 2002, Lyon, Musée des beaux-arts / RMN, p.16)) Théodore Rousseau est l’un des premiers peintres à fréquenter la forêt de Fontainebleau et s’installe définitivement à Barbizon en 1847 : peindre en plein air est un genre nouveau auquel il s’adonne. Il s’intéresse à l’étude de la lumière, à ses variations, à l’étude des saisons. Formé par un paysagiste classique et d’histoire, il subit dès le début de son éducation artistique l’influence des peintres hollandais, dont les œuvres tirent leur inspiration des paysages et visent une représentation plutôt réaliste de la nature, un genre peu reconnu en France à l’époque où la peinture d’histoire et le portrait dominent. (( BOURET, Jean, L’École de Barbizon, Lausanne, Éditions Ides Et Calendes, 2001, p.30 ))
L’objectif de l’analyse est de déterminer en quoi l’œuvre les Chênes d’Apremont de Rousseau (fig.1) est typique de l’école de Barbizon, c’est-à-dire que son auteur cherche non pas à idéaliser un paysage comme les classiques ou les romantiques, mais plutôt à saisir la verité de la nature ; ce que Pomarède décrit comme une sorte de sensibilité poétique et de divinisation de la nature.
Les arbres ont toujours occupé une place centrale dans ses œuvres, Rousseau se qualifiait lui-même « d’homme des forêts » ((Ibid, p.35)) ; il les considérait comme des êtres, au point d’en faire des portraits. Le chêne est l’arbre préféré du peintre, lequel il peint avec respect et admiration : dans les Chênes d’Apremont, toile présentée au Salon de 1852 qui est un portrait de groupe, il met en scène ces grands êtres qui se dressent royalement au milieu de la plaine bordée par les coteaux d’Apremont. Ce tableau est intéressant sur plusieurs points : on remarque l’imposante structure des arbres, dont les contours sont bien accentués ; le feuillage des chênes forme une courbe en opposition avec la planéité du sol, ce qui ajoute du volume aux imposantes proportions des arbres. La lumière du soleil découpe sur le terrain des ombres fortes et courtes ; l’opposition des différents tons de vert – la verdure fraîche de la pelouse contraste avec le sombre feuillage des chênes – ainsi que des rayons lumineux du soleil avec l’intensité des ombres met en évidence ce que Pomarède qualifie, dans son analyse, de « l’expression du sentiment de la nature », qui récuse réellement l’idée d’essence esthétique. ((POMAREDE, Vincent, « L’étude de L’école de Barbizon : une nécessaire remise en question de l’histoire de l’art », L’Écolede Barbizon. Peindre en plein air avant l’impressionnisme, 2002, Lyon, Musée des beaux-arts / RMN, p.16)) Il recherche de l’authenticité, veut s’assujettir à la grandeur de la végétation et s’imprégner des émotions qu’elle provoque avant de les reproduire avec un regard réaliste. Cette toile dégage l’évidence que Rousseau vit une communion mystique avec la forêt. On perçoit une grande harmonie entre la palette de vert et de brun utilisées, et l’artiste parvient à faire ressentir l’intensité de la lumière du soleil par la position des ombres autour des arbres. À l’arrière plan, on remarque un chemin qui s’éloigne vers l’horizon. Au centre de l’œuvre, dans l’ombre, trouée de rayons lumineux, du groupe de chênes se trouve un troupeau de bêtes et leur gardien : comme dans toutes les œuvres de Rousseau, l’homme ne tient qu’une place infime et un rôle secondaire. ((BOURET, Jean, L’École de Barbizon, Lausanne, Éditions Ides Et Calendes, 2001, p.33)) Il insiste sur la domination des arbres, sur les aspects de rudesse et de force de son arbre de prédilection, qui symbolise la lutte de la végétation contre la déforestation et la révolution industrielle qui mettent à rude épreuve la nature. L’artiste a voulu saisir un naturalisme dénué d’esthétisme, et a une manière bien à lui de représenter les détails à la fois du calme et de la terrible grandeur de la forêt, tel que la représentation précise et individuelle des feuilles. (( MICHEL, Emile. L’Art du paysages, New York, Éditions Parkstone, 2013, p.189 )) Cela lui permet de jouir alors d’une réelle plénitude de l’art dans la représentation d’une sensation visuelle immediate, typique de l’école de Barbizon.

Théodore Rousseau, Sortie de forêt à Fontainebleau, 1949, huile sur toile, 142 cm X 197 cm, musée du Louvre, Paris
Source de l’image : collection en ligne du musée du Louvre.
D’autres œuvres de Rousseau nous permettent de mettre en évidence que, dans un élan de continuité, le réalisme devient la référence esthétique principale des paysagistes français, pour lesquels l’équilibre entre le sentiment de la nature et le réalisme dans sa description constitue le véritable socle artistique de leur monde, en forêt de Fontainebleau. ((POMAREDE, Vincent, « L’étude de L’école de Barbizon : une nécessaire remise en question de l’histoire de l’art », L’Écolede Barbizon. Peindre en plein air avant l’impressionnisme, 2002, Lyon, Musée des beaux-arts / RMN, p.18 )) L’ensemble de ses compositions est une poésie en l’honneur de la nature. Il n’y a pas de rupture totale entre les courants, le domaine de la nature restant sa plus parfaite source d’inspiration. Dans son œuvre Sortie de forêt à Fontainebleau (fig. 2), Rousseau accentue l’impact de la lumière sur les deux dispositions décoratives différentes qui contrastent bien ensemble. Le premier plan exprime le calme de la forêt, où quelques robustes chênes s’élancent vers le ciel doré ; en arrière-plan le coucher du soleil sur la campagne. Ce cadre nous permet de pénétrer dans l’intimité de la forêt, au cœur même de la nature.

Théodore Rousseau, Une avenue, forêt de l’Isle Adam, 1849, huile sur toile, 101 cm x 82 cm, Musée d’Orsay, Paris
Source de l’image : collection en ligne du Musée d’Orsay.
Une avenue, forêt de l’Isle Adam (fig. 3) renforce sa conception d’une forêt dont l’âpre sauvagerie et la grandeur ne forment pas un ornement dans le paysage mais bien une présence imposante, voire écrasante ; l’oeuvre représente la lutte de l’arbre pour la lumière, sa résistance. Elle nous permet d’admirer les imposantes proportions des chênes, nous attire vers les coins les plus désolés de la forêt pour en saisir la véritable nature.
À la lumière de notre analyse, on comprend que Rousseau utilise son art comme une recherche d’une vérité qui l’échappe, une vérité de ce monde de flore qu’il tente d’appréhender par le langage de la peinture. Il réalise des portraits d’arbres dans la forêt de Fontainebleau qui exprime sa plénitude dans l’infini de la Nature. (( MICHEL, Emile. L’Art du paysages, New York, Éditions Parkstone, 2013, p.217)) En véritable artiste de l’école de Barbizon, il perçoit tous les éléments de la nature comme des motifs en soi : fleurs, chênes, rochers, bêtes, etc. ». Sans tout à fait rompre avec la tradition classique du paysage historique, il se réfère au paysage hollandais du XVIIe siècle pour créer un nouvel art hollandais français, faisant de lui un peintre moderne.
BIBLIOGRAPHIE
BOURET, Jean, L’École de Barbizon, Lausanne, Éditions Ides Et Calendes, 2001, 123p.
L’Italien-Savard, Isabelle. Littérature et peinture : un couple bien assorti pour faciliter l’enseignement des oeuvres littéraires du XIXe siècle. Québec français, numéro 161, printemps 2011, p. 32
MICHEL, Emile. L’Art du paysages, New York, Éditions Parkstone, 2013, 253p.
POMAREDE, Vincent, « L’étude de L’école de Barbizon : une nécessaire remise en question de l’histoire de l’art », L’École de Barbizon. Peindre en plein air avant l’impressionnisme, 2002, Lyon, Musée des beaux-arts / RMN, p.12-27
POMARÈDE, Vincent, Le journal des arts. En ligne. <https://www.lejournaldesarts.fr/personnalite/vincent-pomarede-1733>. Consulté le 17 mars 2020.
SERRES, Karen et Ernst VEGELIN (dir.), Le Parti de l’impressionnisme, Londre, Éditions Paul Hoberton, 2019, 320p.