
Londres au XIXe siècle est une ville en pleine transformation industrielle. Symbole de la puissance anglaise, elle génère des sentiments contradictoires tant chez ses habitants que chez les étrangers qui adorent la visiter et la critiquer. Toutefois, cette puissance a un prix et les Londoniens doivent composer avec une pollution atmosphérique aliénante au quotidien. Le plus souvent source de désagréments et d’inquiétudes, elle s’avère être source d’inspiration pour une minorité d’artistes qui perçoivent en elle une beauté addictive. C’est notamment le cas du peintre Claude Monet qui, dans son tableau The Thames below Westminster (c.1 871), parvient à rendre ce brouillard de manière jolie et sereine.
Le célèbre peintre d’origine française est né à Paris en 1840 et a grandi au Havre en Normandie. Il retourne à Paris en 1859 pour y poursuivre des études en peinture. Durant de nombreuses années, il partagera son temps entre la Normandie de son enfance et le Paris des arts où il y produira une quantité impressionnante d’oeuvres. Toutefois, au fur et à mesure que son style se précise et s’éloigne des conventions de l’époque, Monet fait face au rejet des Salons officiels. Bientôt, plus aucune de ses toiles n’y sera présentée((« Claude Monet», Larousse. En ligne. < https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Claude_Monet/133685 >. Consulté le 26 mai 2020.)).
Au cours de sa carrière, Monet fait de nombreux séjours à l’étranger qui auront un impact sur son art. Son séjour en Algérie produira sur l’artiste un effet saisissant, et la lumière et les couleurs de ce pays le marqueront à jamais. Au pôle opposé, l’Angleterre est un autre pays qui accueillera l’artiste plus d’une fois. Il y fait un premier séjour en 1870-71 afin d’échapper à la guerre franco-allemande qui fait rage à l’époque((« The Thames below Westminster by Claude Monet», Impressionists, 2015. En ligne. < https://www.impressionists.org/the-thames-below-westminster.jsp >. Consulté le 27 mai 2020.)). Il y retournera par la suite et la ville de Londres, sa Tamise et ses brouillards deviendront des sujets de prédilection de l’artiste.
Monet laissera sa marque en tant que peintre talentueux et prolifique, mais aussi en tant que chef de file du mouvement impressionniste; son oeuvre intitulée Impression, soleil levant (1872) lui ayant d’ailleurs donné son nom. S’il est d’abord tourné en dérision parce qu’il rompt avec la tradition de la peinture académique, ce mouvement sera marquant((« Turner, Whistler, Monet», Musée d’Orsay. En ligne. < https://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/archives/presentation-detaillee/article/turner-whistler-monet-4219.html?S=&tx_ttnews%5BbackPid%5D=258&cHash=00b0659821&print=1&no_cache=1& >. Consulté le 26 mai 2020.)).

The Thames below Westminster (c. 1871) offre un portrait énigmatique de la grande ville anglaise. Ce qui est d’abord frappant dans cette oeuvre de Monet est la prédominance de la couleur grise teintée de mauve et l’effet uniforme que cela engendre. Le pont vient scinder le tableau en deux parties presque égales et fait office de séparation entre le ciel et l’eau, les limites de chacun se confondant dans le brouillard. Le fleuve reflète le ciel gris et brumeux si caractéristique de Londres. L’effet de flou reproduit le brouillard pollué qui enveloppe la ville à cette époque. À mesure que le regard se porte vers l’arrière-plan, les couleurs pâlissent et il devient de plus en plus difficile de distinguer les contours diffus des éléments du tableau comme s’ils étaient absorbés par ce nuage.
L’harmonie naturelle du ciel, de l’eau et de la brume est brisée par les lignes plus franches horizontales et verticales des éléments liés à l’activité humaine. Les travailleurs à l’avant-plan peints en brun foncé viennent contraster avec les tons de gris et déranger la quiétude du regard et du moment, notamment par la dureté du trait. Il nous semble même pouvoir entendre le bruit métallique de leurs outils de construction. Les bateaux, le pont et le palais de Westminster à l’arrière-plan sont d’autres constructions qui finissent par être enveloppées par le brouillard et s’y fondre peu à peu, quoique jamais totalement.
L’uniformité des teintes grisâtres bleutées a pour effet de créer une atmosphère oppressante, quasiment étouffante, mais étrangement paisible à la fois. Le ciel un peu plus clair est parsemé de touches rosâtres qui illustrent la lumière du soleil qui tente désespérément de percer le brouillard opaque et la noirceur. Les touches verdâtres des feuilles de l’arbre à l’extrémité droite viennent rompre avec le gris ambiant et offrir un moment fugitif de fraîcheur, qui semble toutefois écrasé par toute cette urbanité froide.
Le texte La poétique de la pollution de Jonathan Ribner((RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, 51-63, 235-237.))fait justement état de la manière dont certains artistes, tel que Monet, ont su transformer les brouillards pollués londoniens en des oeuvres d’une beauté unique. On y discute l’importance de la pollution ambiante à un moment où l’Angleterre est en pleine industrialisation. L’oeuvre de Monet évoquée ci-haut nous amène justement en plein coeur de Londres, par le titre bien sûr, mais surtout par les représentations de la Tamise, du palais de Westminster et du pont du même nom, tous des symboles magistraux de la capitale anglaise.
L’industrialisation dont il est question est présente dans l’oeuvre de l’artiste. Qu’il s’agisse des travailleurs en avant-plan attelés à une tâche de construction ou des bateaux à vapeur d’où se dégage une fumée qui se fond dans le brouillard et le ciel gris; tout nous ramène à une activité humaine industrielle qui prend le dessus sur la nature. Davantage que ces éléments spécifiques du tableau, c’est le brouillard, mélange de brume et de pollution industrielle, qui prend toute la place. Il teinte, enveloppe et lie tout le reste et donne sa couleur littérale et figurée à l’oeuvre. Ce brouillard qui en réalité était désagréable à vivre produit ici un effet mystérieux, vaporeux, et poétique.
À l’instar de ses prédécesseurs, Turner et Whistler, et bien que différemment, Monet amalgame fleuve et infrastructures londoniennes en les unifiant sous une même couche de brouillard vaporeux . The Thames above Waterloo Bridge (c. 1830-35) de Turner et Nocturne: Blue and Gold – old Battersea Bridge (c. 1872-75) de Whistler en sont deux exemples probants. Les teintes omniprésentes grisâtres, blanchâtres ou bleutés, confèrent à l’ensemble des oeuvres un aspect enveloppant, effrayant et attirant à la fois. À ce sujet, Jonathan Ribner affirme ceci: « Les aspects impressionnants, voire effrayants, que Londres offrait aux visiteurs étaient mis en relief dans ce que j’appelle le ‘sublime londonien’» (p.55).


Ainsi, Monet a su à travers ses oeuvres façonner une autre image du brouillard londonien. Il est parvenu à faire aimer, du moins l’espace d’un instant, ce brouillard nocif qui témoignait d’une industrialisation sans merci. Bien que ces oeuvres contrastent drastiquement avec les peintures de son jardin à Giverny, on y reconnaît toutefois sa touche particulière et son amour de la lumière et des couleurs.
Bibliographie:
Larousse, Claude Monet. En ligne. < https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Claude_Monet/133685 >. Consulté le 26 mai 2020.
Impressionists, The Thames below Westminster by Claude Monet, 2015. En ligne. < https://www.impressionists.org/the-thames-below-westminster.jsp >. Consulté le 23 mai 2020.
Musée Marmottan Monet, Claude Monet Impression, soleil levant. En ligne. <https://www.marmottan.fr/notice/4014/ >. Consulté le 26 mai 2020.
Musée d’Orsay, Turner, Whistler, Monet, 2004. En ligne. < https://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/archives/presentation-detaillee/article/turner-whistler-monet-4219.html?S=&tx_ttnews%5BbackPid%5D=258&cHash=00b0659821&print=1&no_cache=1& >. Consulté le 25 mai 2020.
The National Gallery, The Thames below Westminster, 2016-2020. En ligne. < https://www.nationalgallery.org.uk/paintings/claude-monet-the-thames-below-westminster >. Consulté le 23 mai 2020.
RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans LOCHNAN, Katharine, dir. et al, Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, 51-63, 235-237.
RIOUX, Christian, Le Devoir, « Turner, Whistler, Monet – L’impressionnisme aurait-il vue le jour sur les rives de la… Tamise? », 2005. En ligne. < https://www.ledevoir.com/culture/arts-visuels/71868/turner-whistler-monet-l-impressionnisme-aurait-il-vu-le-jour-sur-les-rives-de-la-tamise >. Consulté le 26 mai 2020.