
William Raphael, Marché Bonsecours, Montréal, 1880, huile sur toile, 30,4 x 40,7 cm. MBAC, Source : Christie’s
INTRODUCTION
Le résumé analytique effectué en première partie de ce travail portait sur l’essai « La poétique de la pollution – Turner, Whistler, Monet » de l’auteur Jonathan Ribner.((Jonathan Ribner, «La poétique de la pollution», dans Katharine LOCHNAN, (dir.), Turner, Whistler, Monet, Paris/Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, p. 51-63 et p. 235-237)) Ses recherches visent à saisir l’atmosphère qui régnait à Londres et Venise lorsque Turner, Whistler et Monet y peignirent leurs toiles urbaines. Ribner tente de démontrer que l’importante pollution de l’air produisait des effets visuels et des tonalités recherchés par ces trois artistes, tout en fascinant ou en éberluant leurs contemporains. Il aborde les différentes perceptions sociales et religieuses qui prévalaient parmi les populations face à ces problèmes environnementaux, ainsi que les mesures prises par les autorités pour les solutionner.
L’œuvre choisie en lien avec le résumé analytique est un tableau qui s’intitule « Marché Bonsecours, Montréal » réalisé par le peintre William Raphael en 1880. (Fig. 1). Cette œuvre m’a interpellé, car je souhaitais analyser une œuvre des Amériques qui montre la présence de pollution atmosphérique associée à l’industrialisation du XIXe siècle, témoignant de cette réalité vécue également dans le nouveau monde. Elle porte à se questionner à savoir si cette pollution a pu agir sur les citoyens et sur l’art montréalais, comme l’a fait ressortir Ribner en Europe.
William Raphael est né en Prusse en 1833. En 1850, il étudie les arts visuels à l’Académie royale de Berlin, avec les professeurs Johann Eduard Wolff, portraitiste et Karl Begas, peintre de genre. À l’instar de son frère, il immigre au Canada en 1857 et s’installe à Montréal. Il œuvre principalement comme portraitiste et il peint des œuvres à caractère religieux. Il est membre de la « Art Association of Montreal » à laquelle la « Ontario Society of Artists » de Toronto s’associera en 1880 pour former l’Académie des arts du Canada. Raphael y est choisi à titre de membre fondateur.((Laurier Lacroix, « Montréal et les origines de la Canadian Academy of Arts », Vie des arts, n° 98, printemps 1980, p. 22. En ligne. < https://www.erudit.org/fr/revues/va/1980-v24-n98-va1182947/54652ac/ >. Consulté le 27 mai 2019.)) Il a enseigné dans des institutions et fondé sa propre école privée où il a agi comme professeur de peinture et de dessin pendant de très nombreuses années.((Musée des beaux-arts du Canada, William Raphael. En ligne. < https://www.beaux-arts.ca/collection/artiste/william-raphael >. Consulté le 19 mai 2019.))
Raphael est attiré par les voyages pour découvrir les paysages canadiens et les mœurs de ses habitants dont celles des autochtones et les traduire en peinture. En cela son parcours et ses motivations rappellent ceux de Thomas Cole, peintre américain aux origines anglaises. Comme Cole, Raphael apporta ses connaissances des concepts de l’art européen en Amérique, en plus de ceux de l’Académie royale de Berlin. La formation qu’il y reçu en arts visuels en 1850, l’exposa aux préceptes de l’académisme, mais aussi aux questionnements du temps sur la hiérarchie des genres.((Sharon Goelman, « Biographie de William Raphael », dans Alan Klinkhoff Gallery. En ligne. < https://www.klinkhoff.ca/fr/artists/164-william-raphael/ >. Consulté le 22 mai 2019.)) Ayant agi comme professeur, notamment à l’Académie des arts du Canada, il aura contribué à leur expression au Canada.
ANALYSE
L’œuvre à l’étude, « Marché Bonsecours, Montréal » (Fig. 1) est une scène de genre dans un paysage urbain. Elle présente des couleurs lumineuses et chaudes du soleil d’après-midi. Un camaïeu de couleur rosée sur les façades de bâtiments exposées au soleil donne vie à sa composition, tout comme les effets de lumière sur le dôme bleu scintillant. Raphael juxtapose les couleurs complémentaires sur les personnages en avant plan de la scène animée qu’il représente.
Les détails architecturaux facilitent l’identification du lieu. Le bâtiment du Marché Bonsecours est tronqué dans sa première partie ainsi qu’au haut du dôme et sa mise en perspective linéaire amène le regard vers le clocher de la chapelle qui se dresse presqu’au centre de la scène, surmontant les protagonistes. Un attelage est renversé alors qu’un autre semble vouloir fuir. En arrière-plan, dans les effets de flou de l’air semblant enfumé, les personnages du marché bondé apparaissent fantomatiques, tout comme les bâtiments. Ces effets de flou sont possiblement attribuables également à un travail de mise en perspective atmosphérique.
La fumée qui s’échappe des cheminées s’éloigne vers l’arrière du bâtiment du marché, soit vers le port et le fleuve, indiquant un vent qui provient des quartiers voisins. La pression atmosphérique est haute car la fumée ne lève pas droit dans les airs. Le flou porte à croire que l’air de la ville est pollué et contribue à des effets visuels et de lumière tout comme le faisait l’air pollué de Londres lorsque Turner, Whistler et Monet y peignaient. Le niveau de pollution y était sans doute d’un autre ordre mais avec la nécessité de chauffage en hiver, la quantité de fumée générée devait être importante. Outre le chauffage, elle pouvait provenir des cheminées des usines, du chemin de fer et de la gare de triage ou encore des bateaux à vapeur, avant que la glace ne se forme sur le fleuve, bloquant toute navigation. Cette pollution atmosphérique s’accrut au point où au siècle suivant, suite aux pressions exercées par la Chambre de commerce de Montréal, des travaux furent entrepris afin de remplacer la réglementation en place, datant de 1881, jugée inefficace. Elle fut adoptée en 1931, faisant de Montréal la première ville canadienne à se doter d’une réglementation édictant des normes d’émissions de polluants et appuyée d’inspecteurs pour sa mise en œuvre.((Owen Temby & Joshua MacFadyen, « Urban Elites, Energy, and Smoke Policy in Montreal during the Interwar Period ». Urban History Review / Revue d’histoire urbaine, n° 1, automne 2016, p. 37. En ligne. < https://www.erudit.org/fr/revues/uhr/2016-v45-n1-uhr03286/1042294ar/ >. Consulté le 27 mai 2019.))
Les effets de lumière et de flou retrouvés dans ce tableau de Raphael tiennent probablement plus de son approche réaliste que de la recherche d’effets particuliers reliés à la pollution, retrouvés chez les artistes présentés par Ribner. Raphael aborde une certaine recherche du sublime avec le traitement des nuages et les coloris engendrés par la lumière d’après-midi, entremêlée à la pollution atmosphérique. Il travaille minutieusement pour produire des peintures empreintes de réalisme. Pour y arriver, il travaille en réalisant de nombreux croquis d’observation. De plus, en tant que portraitiste, il a beaucoup travaillé à partir de photographies, technique qu’il a peut-être utilisée pour réaliser d’autres genres de tableaux.((Ann Thomas, « Notes on the Relationship of Photography and Painting in Canada, 1860-1900 », Bulletin of the National Gallery of Canada, n° 20, 1972. En ligne. < https://www.gallery.ca/bulletin/num20/thomas1.html > p. 3. Consulté le 2 juin 2019.))
Sur son style, il affirme même : « La représentation de la beauté et de la vérité ne doit pas dépendre de ce qui est à la mode… »((Musée des beaux-arts du Canada, William Raphael. En ligne. < https://www.beaux-arts.ca/collection/artiste/william-raphael >. Consulté le 19 mai 2019.))
D’autres documents dont une gravure (Fig. 2) et une photo (Fig. 3) du port de Montréal témoignent de cette époque et de la présence de pollution atmosphérique dans l’environnement.

Montreal Harbour – Vue de Montréal et de son port, 1880, Estampe, 23 x 33 cm. Pointe-à-Callière Cité d’archéologie et d’histoire de Montréal, Source :
https://pacmusee.qc.ca/fr/collections-et-recherches/collections/collection-ethnohistorique/

Montreal Harbour from C.P. RY Elevator, Looking West, photographie. BANQ,
Source : http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/1956660?docsearchtext=gravure%20port%20Montr%C3%A9al
CONCLUSION
Des œuvres et des documents démontrent la présence de pollution atmosphérique à Montréal, au XIXe siècle. Il semble donc que l’approche sociopolitique de Ribner pourrait bien y être reprise, en retraçant des témoignages artistiques (peintures, gravures, photographies, littérature) et journalistiques pour étudier les effets de l’industrialisation au XIXe, de la pollution et ses perceptions par les Montréalais de même que ses impacts sur l’art, lors de cette époque de grand développement.
BIBLIOGRAPHIE
GOELMAN, Sharon, « Biographie de William Raphael », dans Alan Klinkhoff Gallery. En ligne. < https://www.klinkhoff.ca/fr/artists/164-william-raphael/ >. Consulté le 22 mai 2019.
LACROIX, Laurier, « Montréal et les origines de la Canadian Academy of Arts », Vie des arts, n° 98, printemps 1980, p. 20–23. En ligne. < https://www.erudit.org/fr/revues/va/1980-v24-n98-va1182947/54652ac/ >. Consulté le 27 mai 2019.
Musée des beaux-arts du Canada, William Raphael. En ligne. < https://www.beaux-arts.ca/collection/artiste/william-raphael >. Consulté le 19 mai 2019.
RIBNER, Jonathan, « La poétique de la pollution », dans Katharine LOCHNAN, (dir.), Turner, Whistler, Monet, Paris / Londres, Réunion des Musées nationaux / Tate Britain, 2004, p. 51-63 et p. 235-237.
TEMBY, Owen et Joshua MACFADYEN, « Urban Elites, Energy, and Smoke Policy in Montreal during the Interwar Period ». Urban History Review / Revue d’histoire urbaine, n° 1, automne 2016, p. 37–49. En ligne. < https://www.erudit.org/fr/revues/uhr/2016-v45-n1-uhr03286/1042294ar/ >. Consulté le 27 mai 2019.
THOMAS, Ann, « Notes on the Relationship of Photography and Painting in Canada, 1860-1900 », Bulletin of the National Gallery of Canada, n° 20, 1972. En ligne. < https://www.gallery.ca/bulletin/num20/thomas1.html > p. 3. Consulté le 2 juin 2019.
Bonjour Normand,
Ayant aussi fait l’analyse du texte de Jonathan Ribner, j’ai trouvé votre angle adapté au contexte montréalais du XIXe siècle particulièrement pertinent et intéressant.
Me voilà même un peu surprise d’apprendre que les conditions atmosphériques étaient comparables à celle de Londres ou de Paris. Je serais curieuse d’apprendre davantage sur la relation qu’entretenaient les Montréalais avec cette pollution, si elle était autant au cœur des enjeux que dans l’exemple anglais.
Malgré que Raphaël ait un traitement formel assez différent de celui des impressionnistes, je trouve que le désir de capter la version montréalaise du London sublime est palpable. Il a définitivement su s’emparer de la subtilité de la fusion entre la lumière du jour et de la brume. En fait, Marché Bonsecours, Montréal me rappelle les premières œuvres londoniennes de Whistler. De par son côté plus sociologique, impliquant la figure dans le paysage, voulant démontrer les parties moins aisées de la ville. Raphaël a assurément su capter la beauté des lieux sans tout de même ignorer la présence de la pauvreté et de la misère de l’époque.
Merci pour votre belle découverte!
Bonjour Monika,
Merci pour ces commentaires. Comme c’est curieux, j’avais d’abord lu votre texte du travail dans l’idée de le commenter ultérieurement et lorsque j’ai accédé à nouveau à WordPress, j’ai été attiré par une autre oeuvre sur laquelle je suis finalement demeuré pour y faire mon commentaire.
Bonne fin de session et bon été.
Normand G.