Monet, une urbanité en changement

Claude Monet est avant tout connu pour avoir été l’un des pères fondateurs de l’impressionnisme. Il est né en 1840 à Paris et est décédé en 1926 à Giverny, où il vécut presque 40 ans jusqu’à l’âge vénérable de 86 ans. Son attrait important pour les jeux de lumières et la représentation des grandes villes européennes l’amène à Londres où il développe son style en illustrant cette ville en pleine révolution industrielle. Celle-ci complètement transformée par le développement des industries, qui se cache derrière un épais voile de la fumée de charbon qui émane des cheminées partout dans la capitale anglaise de plus en plus populeuse. Malgré son intérêt marqué pour Londres, qui le poussera à aller y vivre au début du XXe siècle, Monet ne perd pas de vue les beaux paysages de sa terre natale, qu’il ne cessera de représenter tout au long de sa longue carrière de peintre. Au fur et à mesure qu’il précise son style et sa technique, il se fait rejeter par de grands salons officiels où sont exposés les plus grands peintres de l’époque. Son style défie de plus en plus les conventions et il commence à assumer de plus en plus son statut de peintre indépendant ce qui le mènera à se démarquer grâce aux premières expositions impressionnistes qui participeront à sa reconnaissance grandissante en tant que peintre à l’origine de ce mouvement. ((FONDATION CLAUDE MONET, « Claude Monet », [en ligne], consulté le 01 juin 2020. URL : https://fondation-monet.com/claude-monet-2/)) J’ai choisi d’analyser l’oeuvre Les déchargeurs de charbon étant donné que cette toile est la plus représentative de la réalité industrielle de l’ensemble de l’oeuvre de Monet.

Les déchargeurs de charbon aussi connu sous le nom de Les charbonniers par Claude Monet, 1875, Huile sur toile, Musée d’Orsay
54cm x 66cm ((MUSÉE D’ORSAY, « Claude Monet, Les charbonniers », Oeuvres commentées [en ligne], consulté le 02 juin 2020. URL : https://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/recherche/commentaire/commentaire_id/les-charbonniers-349.html?no_cache=1&cHash=2fdd7a091a))

Après son exil à Londres afin d’éviter la guerre franco-prussienne de 1870-71, Monet retourne en France avec ce nouvel intérêt pour les effets de flous développé par ses expérimentations avec la pollution atmosphérique et la lumière la traversant aux abords de la Tamise. Il vit alors à Argenteuil, mais il fait fréquemment des allers-retours avec Paris afin de rester en contact avec sa ville natale où se passe la majorité des activités du monde de l’art. De nombreux tableaux seront inspirés par les paysages qu’il croise lors de ses voyages en train entre les deux villes. Notamment Les déchargeurs de charbon, qu’il peint en 1875 qui relate une scène quotidienne d’ouvriers qui déchargent des charbonniers qui sont stationnés tout prêt de l’usine à gaz de Clichy aux abords de la Seine. À l’arrière-plan, on peut observer le pont de Clichy et quelques cheminées qui se confondent avec l’horizon pollué. On ressent la pesanteur du quotidien de ces ouvriers et l’aspect mécanique de leur ouvrage dans cette peinture, ceux-ci se ressemblent tous et leur visage est sombre leur conférant ainsi un certain anonymat. Quelques piétons assistent à la scène depuis le pont d’Asnières qui semble être une structure d’aspect moderne avec ses arches métalliques. Les teintes jaunâtres du ciel laisse penser que c’est le début d’une journée de dur labeur pour les ouvriers qui transportent le charbon sur leur dos en marchant en équilibre sur de minces planches de bois. D’aspect nonchalant et triste, ce tableau parle de la condition ouvrière visiblement difficile à l’aube de l’industrialisation. ((Pierre SESMAT, « Peindre le travail ouvrier », Histoire par l’image [en ligne], consulté le 02 juin 2020. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/peindre-travail-ouvrier?fbclid=IwAR2wrxrKuPsEIHBw7adZesxoT0ZXpPUe6XdWf8qOKj_7WUp1so-MbLXywFc)) La couleur verte de l’eau et grisâtre du ciel suggère un environnement relativement sale et pollué bien qu’on parvient à déceler l’horizon, ce qui distingue la Seine de la Tamise qui connaissait une brume beaucoup plus opaque. La représentation du ciel des villes emplies de fumée est une source d’inspiration pour Monet, bien que la pollution soit moins au cœur de ses toiles représentant la Seine que celles représentant la Tamise. L’aspect industriel est néanmoins omniprésent, le charbon étant un élément central de cette période. Cette particularité atmosphérique qui attirait tant Monet vers Londres et qui était tellement crucial pour ses effets combinés de couleurs et de lumières étaient déjà présents en France à cette époque et c’est peut-être là qu’il y prit goût.

Autoportrait coiffé d’un béret de Claude Monet, 1886,
Huile sur toile, appartient à un collectionneur privé
56cm x 46cm ((GÉOCULTURE, «Claude Monet en Creuse», Le limousin vu par les artistes, [en ligne], consulté le 01 juin 2020. URL : https://geoculture.fr/claude-monet-en-creuse))

C’est lors d’un voyage en train entre Argenteuil en Paris que Monet voit cette scène, il n’a donc probablement pas eu beaucoup de temps pour visualiser celle-ci, ce qui explique peut-être l’absence de détails, surtout au niveau des sujets. Même si l’on peut douter que c’était à cette fin, le contre-jour rend peu perceptibles les silhouettes des travailleurs, ce qui nous détache d’eux en quelque sorte. Ils apparaissent comme des plusieurs copies de la même personne. Les couleurs utilisées pour représenter les ouvriers sont ternes et elles les détachent de l’arrière plan plus coloré. On ne peut même pas deviner leurs expressions faciales, le spectacle auquel on assiste n’en est pas un de la paisible bourgeoisie, c’est une réalité classique du quotidien de la classe ouvrière. Ces derniers sont souvent des gens ayant quittés la campagne afin de surfer la vague de l’industrialisation près de la capitale française. Malgré l’aspect réaliste, on peut constater que Monet s’est permis quelques fantaisies typiques de son style dont les jeux de lumière qui rappelle ses toiles de la Tamise embrumée. Cette toile représente Paris entre deux mondes à cheval entre l’ancien monde et le développement industriel. Monet choisi de représenter l’envers du décor de cette ville en mutation et de montrer l’aspect banal du quotidien d’un ouvrier, en les représentant en si grand nombre, marchant en parallèle, on devine leurs allées et venues sur la surface instable que sont les planches de bois qui les pousse à avancer méticuleusement malgré le poids du charbon qui leur pèse sur les épaules et la nuque. Entre le bateau à vapeur et la frégate coloniale, la péniche est un bateau typique de la Seine qui témoigne des balbutiements de l’industrialisation. Alors que d’autres usines de la même époque pouvaient recevoir l’aide de grues mécaniques pour transporter le charbon sur la terre ferme, la décennie 1870-1880 coïncide avec un ralentissement de l’essor industriel français ce qui a mené a plus d’utilisation de la force manuelle pour transporter le charbon. Le fait que Monet relate plutôt de son impression des scènes dont il est témoin, plutôt que de les représenter avec un réalisme minutieux comme il était généralement coutume à cette époque, lui permet de transposer son jugement et ses émotions sur sa peinture. ((Pierre SESMAT, « Peindre le travail ouvrier », Histoire par l’image [en ligne], consulté le 02 juin 2020. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/peindre-travail-ouvrier?fbclid=IwAR2wrxrKuPsEIHBw7adZesxoT0ZXpPUe6XdWf8qOKj_7WUp1so-MbLXywFc)) On peut dire qu’à la base le choix de sujets ouvriers est une prise de position en soi, à un époque ou la norme veut que l’on représente avant tout des individus issus de la noblesse. Une ambiance plaisante et légère se dégage de la vaste majorité de ses œuvres alors que Les charbonniers est une toile qui ne se veut pas joyeuse et qui dégage une ambiance proportionnelle à la difficulté de la tâche de ces ouvriers. On ne peut pas dire qu’il dénonce particulièrement la condition ouvrière dans ce tableau, mais le simple fait de la représenter est en soi peu commun à l’époque. La quantité de représentation de la vie bourgeoise dépasse grandement celle de la vie prolétarienne, et l’oeuvre de Monet ne fait pas exception à cette norme de l’époque.

Le coltineur de charbon par Henri Gervex, 1882, Huile sur toile,
Palais des Beaux-Arts de Lille
70cm de hauteur par 117cm de largeur ((Pierre SESMAT, « Peindre le travail ouvrier », Histoire par l’image [en ligne], consulté le 02 juin 2020. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/peindre-travail-ouvrier?fbclid=IwAR2wrxrKuPsEIHBw7adZesxoT0ZXpPUe6XdWf8qOKj_7WUp1so-MbLXywFc))

Bref, Monet s’est permis de représenter la réalité en y mettant une touche d’originalité grâce à son style impressionniste qui superpose ses impressions à la scène dont il est témoin. Par ailleurs Les déchargeurs de charbon est une de ses rare toile qui a pour sujet la réalité ouvrière et je crois qu’elle se lie très bien avec l’importance qu’a eu la fumée du charbon dans le développement des effets de lumières dans un air pollué qui sont très caractéristique de son oeuvre.

Bibliographie

FONDATION CLAUDE MONET, « Claude Monet », [en ligne], consulté le 01 juin 2020. URL : https://fondation-monet.com/claude-monet-2/

GÉOCULTURE, «Claude Monet en Creuse», Le limousin vu par les artistes, [en ligne], consulté le 01 juin 2020. URL : https://geoculture.fr/claude-monet-en-creuse

John RIBNER, « The politics of pollution» In: Lochnan KJ, editor. TurnerWhistlerMonet: impressionist visions. London: Tate; 2004. p. 51–63, 236–8. Arlidge JT.

MUSÉE D’ORSAY, « Claude Monet, Les charbonniers », Oeuvres commentées [en ligne], consulté le 02 juin 2020. URL : https://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/recherche/commentaire/commentaire_id/les-charbonniers-349.html?no_cache=1&cHash=2fdd7a091a

Pierre SESMAT, « Peindre le travail ouvrier », Histoire par l’image [en ligne], consulté le 02 juin 2020. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/peindre-travail-ouvrier?fbclid=IwAR2wrxrKuPsEIHBw7adZesxoT0ZXpPUe6XdWf8qOKj_7WUp1so-MbLXywFc

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