Asher Brown Durand : un continuateur de Thomas Cole

Figure 1
Asher Brown Durand, The Indian’s Vespers, 1847, huile sur toile, 117,2 cm x 151,1 cm, Collection de la Maison-Blanche. Source de l’image: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:The_Indian%27s_Vespers_by_Asher_Brown_Durand,_1847.jpg

C’est en 1796 à Jefferson Village dans le New-Jersey que naquit le peintre Asher Brown Durand. Avant 1830, il s’adonna principalement à la reproduction par gravure de peintures et d’illustrations. Durand se tourna vers la peinture de portrait vers 1835 et bien que brève, sa carrière de portraitiste fût remarquable, peignant maints présidents et hommes influents jusqu’à la fin de la décennie. ((« DURAND Asher Brown» , dans Encyclopaedia Universalis, France, s.d. En ligne. < https://www.universalis.fr/encyclopedie/asher-brown-durand/ >. Consulté le 30 mai 2020.)) C’est alors qu’il se lia d’amitié avec Thomas Cole et qu’il se convertit à la peinture de paysage. À l’instar de son ami et collègue, le résolu prosélyte gagna l’Europe pour y étudier les grands paysagistes et, de retour en Amérique, Durand se tailla une place au sein de la Hudson River School et devint un virtuose dans la peinture de la wilderness. En 1845, il fut nommé président de la National Academy of Design de New-York, qu’il avait d’ailleurs fondé avec d’autres artistes en 1826, et demeura en poste jusqu’en 1861. A. B. Durand mourut en 1886 à l’âge de 90 ans. ((National Academician Database, base de données en ligne, New York, National Academy of Design, 2018. En ligne < http://www.nadatabase.org /2018/07/17/asher-brown-durand/ >. Consulté le 29 mai 2020. )) (( KLOSS, William, Treasures from the National Museum of American Art : Asher B. Durand, « Smithsonian American Art Museum », dans Artists, en ligne. < https://americanart.si.edu/artist/asher-b-durand-1364 >. Consulté le 29 mai 2020.))

L’analyse portera sur la toile The Indian’s Vespers (fig. 1) de Durand et démontra la relation de continuité qu’elle entretient avec l’œuvre de Thomas Cole, plus particulièrement avec son tableau The Cross in the Wilderness (fig. 2). Les éléments évoqués par Faroult dans son texte « La croix dans la contrée sauvage » ((FAROULT, Guillaume, « La Croix dans la contrée sauvage », La Croix dans la contrée sauvage, Paris, Louvre / Somogy, 2012, p.7-20, 26-29. )) constitueront la base à partir de laquelle nous établirons la proximité idéologique et artistique des deux peintures. 

Figure 2
Thomas Cole, The Cross in the Wilderness, 1845, huile sur toile, 61 cm x 61 cm, Musée du Louvre. Source de l’image : collection en ligne du musée du Louvre.

The Indian’s Vespers est une peinture de paysage américain ayant pour sujet un indigène célébrant les vêpres. La toile est composée, en son centre, d’un amas de grands arbres divisant la toile en deux parties distinctes. Dans la portion de droite, on y voit au premier plan un autochtone priant, les bras tendus vers le soleil duquel jaillit la source principale de lumière du tableau. Devant lui, un corridor délimité par des arbres et des récifs guide le spectateur vers la mer, puis le champ de vision est circonscrit par l’apparition des montagnes, laissant toutefois le regard se perdre dans l’horizon que la perspective atmosphérique embrume. Au-dessus de la ligne d’horizon, le soleil couchant est surplombé de nuages se partageant l’espace aérien avec des parcelles de ciel s’assombrissant à mesure que le regard s’élève. Alors que la végétation illuminée dans la portion de droite semble fleurissante, celle de gauche, au premier plan, est sombre et semble en déchéance, presque morte. Au travers du cercle dégagé que forment les branches des deux arbres, nous entrevoyons des masses rocheuses sombres qui ferme le plan. Le temps est figé et paisible, mais la nuit approche comme nous l’annonce la portion de gauche du tableau déjà plongée dans les ténèbres.

Comme la toile de Cole, celle de Durand représente la nature sauvage américaine de manière idéalisée, comme intouchée par l’homme ((National Academician Database, base de données en ligne, New York, National Academy of Design, 2018. En ligne < http://www.nadatabase.org /2018/07/17/asher-brown-durand/ >. Consulté le 29 mai 2020. )). Mais comme le faisait son prédécesseur, Durand y met de l’artifice car, comme le sait, la région que peint Durand, les Catskills, est loin d’être comme elle l’était à l’arrivée des premiers colons, cette nature vierge n’est donc que chimère imprégnée du romantisme sincère de Cole. Le moment de la journée choisi correspond également à celui de The Cross in the Wilderness, soit le crépuscule, même que le soleil se situe pratiquement à la même latitude dans les deux tableaux. Également, on retrouve dans la toile The Indian’s Vespers une représentation similaire de l’indigène : il est seul, méditatif, en harmonie totale avec la nature qui l’entoure et tourne dos au spectateur puisque regardant vers l’astre lumineux. De plus, Durand représente le guerrier indigène dépouillé de ses attributs de combat, renforçant ainsi l’idée qu’il est en recueillement passif avec le divin. C’est avec la même nostalgie que Cole, soit celle d’une époque où la présence humaine ne faisait qu’un avec la nature, que Durand peint cette toile. Par son caractère illusoire, elle montre une ère révolue ainsi que le penchant romantique de Durand pour l’idéalisation du paysage au dépens de la fidélité à la composition, mais la somme des détails naturalistes l’ancre tout de même dans une tradition quasi-topographique propre à l’Angleterre. Également, comme nous l’indique l’ancien titre de la toile de Durand, The Last of the Mohicans, un sujet que Cole avait d’ailleurs choisi de représenter en 1827 (fig. 3), il puise comme son mentor dans la littérature américaine, précisément celle de Cooper, pour trouver ses sujets. Notons qu’avec l’utilisation d’un roman aussi populaire comme titre de son oeuvre, Durand se nantit d’une iconographie qui résonnera à coup sûr chez son public. ((DOSSENA, Marina et Stephano ROSSO, Knowledge Dissemination in the Long Nineteenth Century: European and Transatlantic Perspectives, Cambridge, Cambridge Scholars Publishing, 2016, p.14))

Figure 3
Thomas Cole, Scene from « The Last of the Mohicans, » Cora Kneeling at the Feet of Tamenund, 1827, huile sur toile, 64,5 cm x 89,1 cm, Wadsworth Atheneum Museum of Art.
Source de l’image: collection en ligne du Metropolitan Museum of Art.

Quant à la religiosité qui émane clairement des éléments formels du tableau de Cole, on ne peut pas en dire autant de celui de Durand, toutefois le titre fait référence aux vêpres, cérémonie chrétienne que l’on célèbre au crépuscule, il est donc tout à fait vraisemblable que l’Amérindien ait été évangélisé comme celui de La Croix dans la contrée sauvage. Comme Faroult l’a relevé en analysant l’oeuvre de Cole, on ressent chez Durand une sensibilité proprement britannique dans sa peinture de paysage. Les jeux de lumière subtils, la grande précision du trait naturaliste et la composition Picturesque du tableau sont tous des éléments qui contribuent à donner cette impression d’une peinture d’avantage anglaise qu’américaine, si ce n’est de la singularité du paysage. 

C’est donc par l’idée d’une représentation idéalisée d’un passé où l’homme et la nature ne faisaient qu’un et où cette dernière ne portait aucun stigmate du passage de ce premier que Durand, particulièrement avec sa toile The Indian’s Vespers, établit une relation de continuité avec son ami Thomas Cole. Mais outre l’idée, le langage formel du tableau soutient également cette hypothèse. À la fois par la déformation de la nature observée et par la représentation de l’indigène en harmonie avec la forêt, l’ensemble de la composition fourmille de références à Thomas Cole. Je suis persuadé qu’une analyse du genre est possible pour grand nombre de peintres américains tant l’influence de Cole a été déterminante au XIXème siècle, il ne reste qu’à former des historiens de l’art pour qu’ils les produisent. 

BIBLIOGRAPHIE

DOSSENA, Marina et Stephano ROSSO, Knowledge Dissemination in the Long Nineteenth Century: European and Transatlantic Perspectives, Cambridge, Cambridge Scholars Publishing, 2016, 226 p.

« DURAND Asher Brown» , dans Encyclopaedia Universalis, France, s.d. En ligne. < https://www.universalis.fr/encyclopedie/asher-brown-durand/ >. Consulté le 30 mai 2020.

FAROULT, Guillaume, « La Croix dans la contrée sauvage », La Croix dans la contrée sauvage, Paris, Louvre / Somogy, 2012, p.7-20, 26-29.

William Kloss, Treasures from the National Museum of American Art : Asher B. Durand, « Smithsonian American Art Museum », dans Artists, en ligne. < https://americanart.si.edu/artist/asher-b-durand-1364 >. Consulté le 29 mai 2020.

National Academician Database, base de données en ligne, New York, National Academy of Design, 2018. En ligne < http://www.nadatabase.org /2018/07/17/asher-brown-durand/ >. Consulté le 29 mai 2020.

One thought on “Asher Brown Durand : un continuateur de Thomas Cole

  1. Marie-Hélène Toutant-Gauthier

    Votre analyse de l’œuvre de Asher B. Durand, The Indian’s Vespers (1847) met en évidence l’apport incontestable de Thomas Cole dans l’art paysagiste américain. L’œuvre choisie démontre bien les rapprochements par la représentation de la nature intouchée et celle du « bon sauvage » évangélisé qu’a représenté Cole dans son œuvre idéalisée. Vous démontrez bien, par vos références à la célébration chrétienne des vêpres et au roman de Cooper, que l’œuvre s’inscrit dans le contexte du courant artistique et littéraire de la wilderness décrite par Guillaume Faroult. Vous prouvez sans conteste la filiation entre l’élève et son maître.
    Votre oeuvre sélectionnée me fascine. J’ai l’impression que je suis en face de deux tableaux. La partie de droite montre une nature idéalisée à la manière de Cole, mais la partie gauche, plus sombre, démontre une nature désordonnée et une étude détaillée de la végétation comme dans le corpus plus tardif de Durand. La même œuvre présente deux compositions formelles distinctes et cet effet est accentué par l’arbre central. Pourrait-on croire que l’œuvre se situe à un moment où l’artiste individualise son travail et se détache de l’enseignement du maître? Étaient-ils à la séparation de leurs chemins?

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